L’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) émet un avis relatif aux « effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents », au moment où plusieurs textes en préparation visent à les interdire aux moins de 15 ans. Altération du sommeil, dévalorisation de soi, exposition aux cyberviolences : l’Anses identifie de nombreux risques pour la santé mentale des 12-17 ans, en particulier pour celle des filles.
En France, un adolescent sur deux passe entre deux et cinq heures par jour sur son smartphone. Selon le baromètre du numérique du Credoc 2025, 58% des 12-17 ans déclarent consulter quotidiennement les réseaux sociaux. Face à ce constat, l’Anses s’est autosaisie le 12 septembre 20189 et a engagé un travail d’expertise inédit pour éclairer l’ensemble des acteurs sur les effets potentiels des usages des réseaux sociaux et pour les aider à prendre les mesures appropriées.
Dispositifs puissants de captation de l’attention
Les entreprises qui développent les réseaux sociaux mettent en oeuvre des stratégies de captation de l’attention visant à maintenir l’engagement des utilisateurs le plus longtemps possible. Ces stratégies s’appuient sur des dispositifs incitatifs puissants comme des interfaces manipulatrices (dark patterns) et des algorithmes qui proposent des contenus ultra personnalisés. Ces algorithmes peuvent générer un « effet spirale » où les utilisateurs se voient enfermés dans des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes. Les réseaux sociaux tels qu’ils sont conçus aujourd’hui exploitent, de fait, les besoins propres à l’adolescence en matière d’interactions et comparaisons sociales, de sensations et prise de risques, ainsi que de recherche de reconnaissance de leurs pairs.
« L’adolescence est une période sensible dans le développement et la construction de l’identité individuelle et sociale. Les adolescents ont moins de capacités de régulation émotionnelle et comportementale que les adultes, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux effets délétères des réseaux sociaux » expliquent les experts.
De nombreux effets sur la santé mentale
Altération du sommeil
En maximisant le temps passé sur les réseaux sociaux, l’heure du coucher est retardée et le processus d’endormissement peut être perturbé, ce qui va entraîner une altération du sommeil. Un sommeil de mauvaise qualité provoque notamment une somnolence la journée, de l’irritabilité, de la tristesse et peut favoriser des symptômes dépressifs.
Dévalorisation de soi
Les échanges de contenus visuels centrés sur l’apparence physique, au travers d’images retouchées ou non, peuvent altérer l’image de son corps. Ces pratiques, associées aux injonctions sociales à se conformer à des idéaux corporels, peuvent exacerber les troubles alimentaires. De plus, l’expertise confirme que l’exposition sur les réseaux à des contenus fictifs ou idéalisés peut engendrer une dévalorisation de soi et constitue donc un terrain fertile pour l’émergence de symptômes dépressifs.
Comportements à risques
Les algorithmes de personnalisation de contenu amplifient l’exposition à des contenus pouvant porter sur des comportements à risques comme des troubles alimentaires, l’automutilation, la consommation de drogues ou des tentatives de suicide.
Exposition aux cyberviolences
Les cyberviolences et le cyberharcèlement (insultes, rumeurs, exclusion, chantage ou encore diffusion d’images intimes sans consentement) ont des répercussions sur la santé mentale. L’anonymat et la facilité de diffusion des menaces amplifient l’engagement dans la cyberviolence.
Les filles plus exposées sur les réseaux sociaux
Enfin, l’expertise montre que sur l’ensemble de ces effets, les filles sont plus impactées que les garçons. Ce constat s’explique par plusieurs facteurs :
• les filles utilisent plus les réseaux sociaux que les garçons ;
• elles utilisent davantage des réseaux sociaux hautement visuels fondés sur l’échange et le partage d’images et sur la mise en scène de soi ;
• elles subissent davantage de pression sociale liée aux stéréotypes de genre ;
• elles sont plus souvent cyberharcelées que les garçons ;
• elles semblent aussi accorder plus d’importance aux contenus des réseaux sociaux numériques, avec un engagement émotionnel plus marqué.
Protéger la santé des mineurs
Comme l’avait préconisé en septembre la commission d’enquête parlementaire sur TikTok, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans fait actuellement l’objet de deux textes de loi : l’un initié par le président Emmanuel Macron, l’autre par le groupe Renaissance de Gabriel Attal et d’autres au Sénat. Pour protéger la santé des adolescents, l’Anses préconise « d’agir en priorité à la source » des usages délétères des réseaux sociaux. Elle recommande donc que les mineurs « puissent accéder uniquement aux réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé ». Cela signifie que les plateformes numériques doivent mettre en oeuvre la limite d’âge prévue par le règlement général sur la protection des données (RGPD) pour éviter un accès aux réseaux au moins de 13 ans, avec des systèmes fiables de vérification de l’âge et de recueil du consentement parental.
Cela implique également « une révision en profondeur des principes de fonctionnement des réseaux sociaux : ne pas avoir recours aux techniques d’interfaces manipulatrices, interdire la diffusion de contenus délétères pour la santé (conduites à risques, jeux d’argent, régimes alimentaires extrêmes, contenus violents, pornographiques, haineux, harcèlement, etc.), limiter l’amplification de contenus préjudiciables à la santé, encadrer les fonctionnalités destinées à augmenter, maintenir ou étendre l’utilisation du service par l’utilisateur ». L’Agence rappelle d’ailleurs qu’il incombe aux plateformes de garantir des services de réseaux sociaux qui préservent la santé des utilisateurs mineurs. Faire respecter cette responsabilité implique des mesures réglementaires et des actions de contrôle robustes. À cette fin, l’Anses souligne l’importance d’oeuvrer au respect du Règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act), applicable depuis le 17 février 2024.
« les nombreux effets négatifs sur la santé des adolescents mis en évidence et documentés par cette expertise de l’Anses nécessitent l’adoption d’un cadre de gouvernance des réseaux sociaux à la hauteur des enjeux de santé publique. », a souligné Olivier Merckel, chef de l’unité de l’évaluation des risques liés aux agents physiques, lors d’un point presse, lundi 12 janvier.
L’usage des réseaux sociaux influence durablement la manière dont les adolescents interagiront et percevront le monde une fois devenus adultes. L’Anses souligne donc l’importance de mettre en place des politiques en faveur de l’éducation au numérique et de l’accompagnement, notamment parental. Pour l’Agence, ces actions de prévention doivent être co-construites avec les adolescents. En effet, les dispositifs de sensibilisation seront d’autant plus efficaces que les adolescents seront impliqués dans leur élaboration.
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