L’intervention des Cellules d’urgence médico-psychologique se situe dans les interstices où la relation peut se retisser, là où une expérience figée trouve un cadre pour se remettre en mouvement. Témoignage d’une psychologue mobilisée lors du cyclone qui a frappé Mayotte fin 2024.
Maternité du Centre Hospitalier de Mamoudzou, décembre 2024. Le cyclone Chido frappe Mayotte . À l’hôpital, l’eau s’infiltre partout. Le toit fuit, des pièces sont fermées à la hâte, on déplace des lits, on installe des seaux, on écope sans arrêt. C’est le chaos. Malgré tout, des femmes accouchent. L’urgence de naître n’attend pas.
Amina*, une aide-soignante, travaille depuis des heures, puis des dizaines d’heures. Aucune relève possible. Elle fait ce qu’il faut. Ses gestes s’enchaînent, précis, efficaces. Son corps agit, sa tête se met de côté. Elle est là, au plus près des patientes, elle rassure, ajuste, soutient, assiste la sage-femme. Entre deux salles, une pensée surgit. Ses enfants, à la maison. Seuls, sous les rafales. Impossible de les joindre. Elle ne sait pas si le toit de tôle tient, si l’eau s’infiltre, s’ils ont peur. À un moment, sa pensée se fige. Pas de place pour l’émotion. Pas le temps de s’effondrer. Alors Amina continue.
Quelques semaines plus tard, en janvier 2025, cette nuit de cauchemars resurgit dans ses pensées. Depuis le cyclone, Amina la porte seule, en boucle. Cette fois, le récit ne reste pas enfermé dans sa tête. Nous sommes deux, de l’équipe de la Cellule d’urgence médico-psychologique (Cump), auprès d’elle. Pas de bureau où s’installer, nous nous rencontrons dans un local de stockage de la maternité, lieu de passage pour récupérer du matériel. Le placo est arraché, le plafond délabré. Une ampoule vacille. La pièce est étroite, peu propice aux confidences. Nous sommes assises sur un marchepied en métal, entre des cartons de gants et de seringues. Des soignants passent, entrent, ressortent. La parole doit se frayer un chemin.
Amina parle d’abord du fracas de la tempête. Le bruit. La violence du vent. Puis l’affairement. L’urgence. « Tenir ». Elle raconte le travail en pilotage automatique, l’impossibilité de joindre ses enfants, l’inquiétude maintenue à distance pour continuer. Il n’y a encore ni sensation ni émotion. Juste le récit de ce qui a été fait pour survivre. Nous lui renvoyons alors que travailler ainsi, sans savoir si ses enfants allaient bien, si la maison tenait, si quelqu’un veillait sur eux, a dû être terriblement difficile. À cet endroit précis, quelque chose bascule. Amina peut enfin dire sa peur. La peur qu’ils soient morts. Les larmes viennent.
Au même instant, dans la pièce derrière nous, un bébé pousse son premier cri. Un cri bref, puissant. La vie surgit. Nous sommes saisies par ce télescopage. Il est question de mort et la vie continue. Rien n’est résolu. Mais quelque chose cesse d’être figé. La parole circule, le corps se déploie, l’émotion aussi.
Soutenir ceux qui soutiennent
Cette scène dit précisément où se situe l’intervention des Cump : dans ces interstices où la relation peut se retisser, là où une expérience figée trouve un cadre pour se remettre en mouvement. Ces dispositifs publics de santé mentale ont été créés dans les suites de l’attentat du RER B de 1995, à partir d’un constat longtemps invisibilisé : pour chaque blessé physique, il existe de nombreux blessés psychiques. Le rôle des Cump est de prévenir les conséquences des événements collectifs potentiellement traumatiques, en apportant un soutien psychologique d’urgence aux victimes et aux professionnels exposés.
Après le cyclone Chido, un renfort national a été déployé à Mayotte, en appui de la Cump zonale de l’océan Indien et des acteurs déjà présents sur le territoire. Nous sommes donc arrivés sur un territoire déjà profondément fragilisé, marqué par une grande précarité sociale, un accès limité à l’eau, un système de soins sous tension, une psychiatrie exsangue, autant de problèmes que le cyclone a brutalement révélés. Très vite, une évidence s’impose : nous sommes peu nombreux. Huit professionnels par rotation (1) pour une île de plus de 300 000 habitants (2). Nous savons que nous ne pourrons pas répondre directement à la détresse psychique de tous. Il faut donc faire un choix clair basé sur la clinique du psychotraumatisme : soutenir ceux qui soutiennent. Si la catastrophe est une violence massive, ce qui vient après est pire : l’abandon, lorsque la relation ne vient pas, lorsque les réponses sont discontinues, lorsque chacun reste seul avec ce qu’il a vécu. L’antidote est la relation. Être là, de manière ajustée et continue. Aller vers, sans surplomb. Apporter de la contenance, de la considération. Une clinique inscrite dans une éthique du care. À Mayotte, cela signifie soutenir les soignants et les enseignants, ceux qui tiennent le quotidien et permettent à la société de ne pas se déliter complètement. En restaurant leur capacité à tenir, à penser, à ressentir à nouveau, la CUMP agit indirectement sur l’ensemble de la population. Le lien se répare par capillarité.
Un an après le cyclone Chido, ce retour de terrain rappelle que la prévention du psychotraumatisme ne repose ni sur des prises en charge individuelles isolées, ni sur l’intervention, toujours limitée, de quelques professionnels. Le soutien psychologique ne peut agir qu’à la marge s’il ne s’inscrit pas dans une réponse plus large aux besoins fondamentaux : accès à l’eau, à la nourriture, à la sécurité et à des conditions de vie dignes.
Ce qui soigne, à notre échelle, c’est la relation et ce qui régule, c’est le collectif. Le trauma fige et désaffilie, mais il se déploie aussi là où les fragilités matérielles et sociales persistent. La réparation passe alors par le mouvement, l’entraide, le lien social et des réponses coordonnées qui dépassent largement le champ du soin psychique.
En ce début 2026, alors que les tensions sur la santé mentale à Mayotte demeurent et que les fragilités structurelles du système de soins persistent, l’expérience de Chido rappelle une évidence politique : tenir la relation est déjà un soin, mais sans une réponse publique durable à la hauteur des besoins, elle ne peut, à elle seule, suffire.
Alix Passard, psychologue clinicienne à la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique des Pays de la Loire, CHU de Nantes
Photo : Alix Passard. Quartier de Kaweni, Mamoudzou, 23 janvier 2025.
Vue depuis le Centre hospitalier de Mamoudzou : un territoire marqué par les destructions du cyclone, des habitats précaires en arrière-plan, et une végétation déjà en repousse. Une femme traverse la scène, rappelant la présence humaine au cœur des ruines.
*Prénom fictif
(1) Organisation du renfort national CUMP après le cyclone Chido : la Direction générale de la santé (DGS) et la Préfecture de Mayotte ont activé le plan ORSAN le 18 décembre 2024. Le renfort national des Cellules d’Urgence Médico-Psychologique (CUMP) s’est déployé du 18 décembre 2024 au 5 février 2025, selon un système de rotations successives (R0 à R6), afin d’assurer une continuité de l’intervention. Au total, une soixantaine de professionnels des CUMP ont été mobilisés. Environ huit professionnels étaient déployés simultanément à Mayotte par rotation, et quatre à six professionnels à La Réunion
(2) Estimations de population Insee publiées en 2025










