N° 303 - Décembre 2025

Quand l’idéal soignant fait souffrir…

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L’idéal professionnel est à la fois le meilleur allié et le pire ennemi du soignant. Puissant levier de motivation, c’est aussi un vecteur de surengagement et de sacrifice de soi, qui fait le lit de l’usure professionnelle…

« J’ai toujours voulu faire ce métier. Même quand je vois comment les choses se passent ici, je n’arrive pas à baisser les bras… ». À elle seule, cette phrase illustre la dégradation de la santé psychologique des soignants à mesure qu’ils gagnent en expérience.

Lorsqu’elle motive l’entrée dans des études parfois longues et exigeantes, puis une carrière soignante, la « vocation » peut être décrite comme un appel profond fondé sur le désir d’être utile, d’aider, de prendre soin, d’apporter du soutien et du réconfort à autrui (1).
Chez les infirmières, l’image idéalisée de la profession est souvent celle d’un soignant prodiguant des soins complets et humanistes, basés sur l’expertise technique et la proximité relationnelle avec le patient (2). La vocation constitue donc une modalité particulière de la congruence entre environnement de travail et personnalité (3), subtile alchimie entre valeurs, aspirations, utilité sociale, image de soi… projetées dans le métier.

Rencontres avec le réel
Confrontées à cet idéal, les premières expériences de soin s’accompagnent classiquement d’une forme de « désenchantement », voire d’une souffrance au travail, dont la sociologue Marie-Anne Dujarier (4) identifie plusieurs raisons.
– D’abord, les organisations promettent globalement davantage qu’elles ne peuvent produire. La santé contemporaine garantit ainsi tout à la fois le plein respect des droits des patients, la responsabilisation totale des professionnels, et des services satisfaisants et performants.
– Ensuite, l’idéal se mue parfois en une prescription de toute-puissance qui oblige les travailleurs à être « à la hauteur » de manière constante et surhumaine, révélatrice d’un « déni des limites ». Dans le champ du soin, il devient une norme tyrannique et hors d’atteinte, que le professionnalisme oblige pourtant à respecter sous peine de sanction (par les dispositifs de contrôle et d’évaluation, ou même via la juridicisation croissante).
– Ni cette promesse ni cette norme ne tiennent compte des contraintes réelles (manque de personnel, de temps, complexité humaine, limites de la médecine). Il en résulte des contradictions qui, dans le soin, opposent la standardisation du travail, à travers une organisation du travail rationnelle et mesurable (protocoles, procédures, traçabilité…) et la personnalisation de la relation. Ces injonctions paradoxales ne sont in fine jamais arbitrées par la direction, mais déléguées au personnel de « première ligne »…

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