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Philosophie de la folie (1860)

Réflexion biographique d'un mélancolique sur la folie et son traitement moral

Extrait de l'ouvrage "Philosophie de la folie (1860) - Réflexion biographique d’un mélancolique sur la folie et son traitement moral"  (Epel, 2018) de James Frame, un classique de la psychothérapie institutionnelle, notamment chez les Anglo-Saxons, traduit de l’anglais par D. F. Allen, M.-H. Brunel, F. Hercouët, Ch. Tanguy.

 

La singularité de James Frame, autodidacte écossais, s’impose d’emblée au lecteur de son autobiographie : usager de l’aliénisme de son époque, il en fait une critique de l’intérieur.  Fort de cette connaissance intime, il va dénoncer la maltraitance institutionnelle, s’opposer à la privatisation de la santé mentale et se faire l’avocat du traitement moral de la folie.

Aux alentours du 30 juin 1843, un Diable se présente à son domicile, le sommant de tuer son épouse. Frame se rend alors au poste de police où il demande à être interné.

Plus tard, dans son livre « Philosophie de la folie » (1860/2018), il racontera cette rencontre avec une mélancolie diabolique comme suit : « Une nuit, après des semaines de souffrances épouvantables, alors que j'étais dans mon lit, me tournant et me retournant, sans trouver le sommeil, désespéré, une horrible pulsion me saisit, une pulsion m'ordonnant de détruire celle qui, par-dessus tous les êtres vivants, méritait le plus mon amour. Je m'enterrai sous les draps et luttai contre cette pulsion démoniaque jusqu'à ce que le lit se mette à trembler. Mais elle gagnait toujours en force. Je surgis du lit, m'accrochai à la colonne et plongeai mes dents dans le bois dur – tel était mon désespoir.

J'avais un petit garçon malade, mon petit favori en raison de sa faiblesse, et lorsque que je fus renvoyé à l'asile, nuit et jour les pleurs et les gémissements de cet enfant résonnaient autour de moi, et le cri « j'ai faim, père, j'ai faim » brûlait mon cœur comme du feu. Pour moi, cela, ce cri atroce de l'âme, brisait le peu de raison qui me restait, et quand ma femme venait me voir, j'insistais pour enlever mes vêtements et les lui donnais à vendre contre de la nourriture pour l'enfant. Je me renseignais sans relâche sur cet enfant, elle me disait qu'il était chez lui et qu'il allait bien. Comment pouvais-je la croire, alors que je l'avais entendu pleurant et sanglotant « J'ai faim, père, j'ai faim » pendant qu'elle était en train de parler. Je finis par être persuadé que l'enfant était à l'asile, même si je ne pouvais le voir, et je lui laissais constamment une portion de ma nourriture, à chaque repas, dans un coin, dans l'espoir qu'il tombe dessus lors de ses errances. Sa voix se fit plus faible, puis la plainte se changea en « Mon père ne s'occupe pas de moi maintenant ». L'intégralité de ma nourriture, je la laissais dans un coin pour lui – je ne pouvais pas la manger. On accepta cela jusqu’à ce qu'il soit évident que cela finirait par la mort, alors je fus enfermé dans une pièce, seul, et on m’offrit la nourriture la plus savoureuse, on la laissait avec moi. J'essayai de la prendre lorsque « J'ai faim, père, j'ai faim », cette voix maintenant si faible, d'un enfant mourant, traversa encore mon âme. Je sentis le sang me monter à la tête, des flammes semblaient sortir de mes yeux, et là, un blanc dans les pages de ma mémoire, le seul blanc que j'aie connu dans toute ma souffrance (1).

J'ai des raisons de penser qu'une quinzaine de jours s'écoulèrent avant que la mémoire ne me revienne de ce sommeil mortel. Comment me suis-je comporté pendant ce temps-là, je ne l'ai jamais su, mais la première chose dont je me sois souvenu fut un réveil qui ressemblait à un cauchemar. Je pense qu'ils avaient essayé de voir ce que me feraient le froid et l'obscurité, car j'étais gelé jusqu'à la moelle, et l'endroit était sombre. Je me demandais, en silence, combien de temps j’avais été là, lorsque instantanément une voix en moi répondit « Mille ans » (2) . Impossible, je n'avais pas pu vivre si longtemps. Je réfléchissais quand la voix en moi répondit encore « Tu ne mourras point ».

Quelle terrible semaine de douloureuses insomnies (3) j’ai eues. Souvent je ne pouvais pas dormir (4), ni même tenter d'essayer de dormir, car cet esprit qui avait élu domicile dans mon estomac répondait à toutes mes pensées, et insistait très fortement sur le fait que je devais l'écouter pendant qu'il me lisait un livre, les mots tantôt tombaient comme de la grêle froide sur mon cerveau tantôt coulaient sur lui comme de la lave brûlante. Aussi étrange que ce soit, des circonstances qui ne pouvaient avoir été vues ou vécues que par moi dans mon enfance, et dont je n'avais pas connaissance, mais qui après enquête se révélèrent exactes étaient mêlées à d'horribles mensonges. Ces vérités avaient dû rester cachées, oubliées et illisibles dans un coin sombre de mon cerveau, jusqu'à ce qu'elles soient rendues visibles par la lueur que la folie projette sur tout ce qui l'entoure. Piqué au vif par un monstrueux mensonge que cet esprit était en train de me lire sur mon père, je lui demandai le nom du livre. « Le manuel de l'Enfer, la bible des damnés » fut sa réponse.  »

La présentation que Frame fait de son propre cas illustre de façon magistrale l’analyse sémiologique des auteurs de l’époque. L’infini du temps, une culpabilité sans limites, le sentiment de la damnation ou de la ruine, autant d’éléments cliniques qu’apporte ce témoignage. De même, le corps du mélancolique persécute parfois le patient, c’est « L’Estomac Méchant » de Frame qui le maltraite. Le délire change de forme, il passe progressivement de la mélancolie anxieuse à un délire de persécution : il sait en effet, que l’asile est dirigé par des gangsters italiens. Cette certitude se maintient - même bien après sa sortie.

Le deuil est douloureux mais surmontable comme processus psychique pour le névrosé. Or, le deuil n’est pas envisageable pour Frame, la perte est impossible, c’est d’ailleurs la mort d’un proche qui le conduira à l’hôpital pour son second séjour. Enfin  ce qu’il dit de ses insomnies, de la fuite des idées, est pathognomonique de la manie. Il présente un tableau réunissant cette dernière à la mélancolie et au délire de persécution et souligne ainsi l’unité de la structure psychotique.

David Frank Allen

 (1) En 1843.

(2) L’ immortalité et l’ infini du temps illustrent la présence   d’un  syndrome de Cotard  chez Frame.

(3) John Haslam (1809) constat les signes avant-coureur de la manie comme suit : malaise avec douleurs variables, des pensées sans lien, manque de sommeil, ferveur et extravagance … avec ensuite la fuite des idées ainsi que la confusion.

 (4) Jean Étienne Georget (1820) place l’insomnie dans le chapitre ‘symptômes de la folie’, il écrit notamment que : « L’insomnie … accompagne … toujours la manie […]  L’insomnie commence … pendant … l’incubation de la maladie, et continue pendant la période d’excitation … Les malades peuvent être ainsi des mois et des années sans clore l’œil. […] Les hallucinations, les visions nocturnes provoquent des conversations, des extases, des accès de colère ou de fureur selon leur nature ; des aliénés, dans la crainte continuelle d’être surpris par de prétendus ennemis qui veulent les tourmenter, se tiennent éveillés autant que possible ; à force de recommencer … c’est sans effort qu’ils veillent. » 

Bibliographie

Cacho J., Le Délire des négations, Paris, AFI, 1993.

Frame J., [1860] Philosophie de la folie, tr. fr.  M-H Brunel, Ch. Tanguy et al., Paris, EPEL, 2018.

Georget J. E., De la folie, Paris, Crevot, 1820.

Haslam J., Observations on Madness and Melancholy, London, J. Callow, 1809, (2nd edition)       

Séglas J., Le Délire des négations, Paris, Masson, 1897

Tevissen R. et al., La douleur morale, Paris, Éditions du temps, 1996.

 

 


< Reçus à la rédaction du n°231
Dépendance psychique et habitat collectif >
Philosophie de la folie (1860)

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