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De l'asile à l'hôpital

50 ans de psychiatrie


Auteur(s) : Michel Nique

L’autobiographie humaine et professionnelle d’un psychiatre qui sait rendre hommage aux patients qu’il a soignés et à ses collaborateurs ; il brosse ainsi 50 ans d’histoire de la psychiatrie.

 

Les ouvrages écrits par les psychiatres sont souvent théoriques. Ils peuvent également vulgariser des connaissances scientifiques dans le but d’expliquer les troubles psychiques et de contribuer à les déstigmatiser. Le livre de Michel Nique tranche. Il décrit d’abord le parcours d’un homme. De bonne volonté. Il ne s’autorise à parler de patients qu’après avoir évoqué son propre parcours. Il décrit son « accession vers un monde marginalisé, rejeté, redouté même : « celui des  malades  mentaux » dont l’approche engendre inévitablement une modification de soi et des vacillations de son équilibre. » (1) C’est un monde qui se mérite, qui se gagne. La psychiatrie requiert une nécessaire interrogation sur soi, sur son fonctionnement psychique afin de ne pas intriquer ses problèmes avec ceux des patients. Michel Nique ne se dérobe pas, il ouvre une fenêtre sur lui-même, ses doutes, ses peurs, ses erreurs. Il sait aussi la refermer, opportunément, afin d’éviter tout nombrilisme. Ainsi lorsqu’en séance, un patient se souvient que sa mère achetait à la « Redoute » d’horribles caleçons qu’il essayait devant elle, il se rappelle que sa propre mère lui faisait des caleçons de bain dans les restes de ses robes. « Devant les camarades, j’avais honte de cet accoutrement quelque peu féminin qui témoignait aussi de notre pauvreté. Mais surtout quelle proximité du corps avec celui de ma mère que le même tissu avait enveloppé ! » (1) La reconnaissance d’une commune humanité …

 

En tout premier lieu aux infirmiers et infirmières

Son récit est aussi une plongée dans l’histoire de la création du secteur psychiatrique, notamment dans sa version lyonnaise, dont on perçoit bien la profonde originalité. Il n’en oublie pas les soignants qui l’ont marqué et qu’il a marqués en retour (2). Le lecteur habitué aux colonnes de Santé Mentale reconnaitra Jean-Paul Lanquetin et Philippe Quinet qui collaborent régulièrement à la revue. Le livre s’adresse « en tout premier lieu aux infirmiers et infirmières et aux personnes avec lesquels j’ai travaillé pendant de nombreuses années et auxquels je dois beaucoup pour ce que j’ai pu comprendre de la maladie mentale. » (1) Les psychiatres qui rendent nommément hommage aux soignants ne sont pas si fréquents. Philippe Paumelle, le réformateur de la psychiatrie des années cinquante, se contentait lui d’une simple initiale pour les évoquer.  Un ouvrage qui tranche, donc.

Fils d’un père aviateur, qui aurait voulu qu’il reprenne le « manche à balais », Michel Nique choisit de faire médecine, comme son grand-père, médecin de campagne qui avait laissé chez beaucoup de gens du village « un grand et beau souvenir ».  Bailly-Salin, puis Vermorel lui donnèrent le virus de la psychiatrie. Revenant chaque semaine de son analyse, Vermorel enseignait « et nous guidait dans nos lectures […], il ne manquait pas de nous faire part des orientations nouvelles qui se mettaient en place dans le 13ème arrondissement de Paris avec les docteurs Paumelle, Lebovici et Diatkine. A cette époque, il suivait aussi les séminaires de Gisela Pankow et nous ouvrit à d’autres regards sur la schizophrénie et sur ses liens avec les formes gravissimes d’hystérie. » (1) Le secteur était en train de naître. Nique avait le sentiment de participer à l’essor d’une psychiatrie en profonde mutation. Il rencontre François Tosquelles dont l’extrême culture l’impressionne. Ses quatre années d’internat se sont avérées extrêmement riches, en réflexions et rencontres et en travail sur soi, facilitée par une psychanalyse qui allait de soi, à l’époque. 

 

La psychiatrie de liaison, une pratique innovante

Il occupe son premier poste de médecin-chef à Saint Dizier en Haute Marne. Humanisation, développement du secteur, le travail ne manque pas. Rien ne va de soi. Les résistances proviennent de partout. De l’administration parfois qui n’hésite pas à profiter du travail des patients. Il s’appuie sur les infirmiers mais en cinq ans, il ne peut obtenir, même pour les pavillons d’admissions de fonctionner en portes ouvertes. Il doit quitter l’hôpital, sanctionné par le ministère pour avoir pris publiquement position en faveur d’un travail de secteur exigeant qui se donne les moyens de ses missions.

Il accepte le poste de psychiatre départemental du Rhône et se rapproche de ses racines familiales. Il y développe des consultations dans le secteur de Villefranche s/Saône et au dispensaire (qui devient ensuite un C.M.P.). Les déplacements de patients en ambulance se multipliant, il crée une consultation à l’hôpital général même, initiant ainsi une activité de psychiatrie de liaison qui était plutôt innovante à l’époque. Il est détaché à Saint-Cyr au Mont d’Or lorsque l’établissement est affecté au secteur de Villefranche et poursuit ses consultations à l’hôpital général.

 

Les aléas du contre-transfert

Nous ne décrirons pas plus avant les péripéties d’une vie professionnelle riche et affirmée. Michel Nique ponctue aussi son récit de références théoriques mais comme celles-ci sont liées à son parcours, à la rencontre avec des patients puis à la richesse d’un travail d’équipe, elles ne pèsent pas. Il n’hésite pas non plus à évoquer ses échecs, les aléas du contre-transfert qui le conduisent parfois tout près de la catastrophe. Tout cela, au-delà du récit autobiographique nous enrichit et nous renvoie à nos propres pratiques même si nous n’exerçons pas la belle profession de psychiatre dont Nique a été un magnifique représentant.

Un livre à lire, à faire lire.

Dominique Friard

  1. Nique (M), De l’asile à l’hôpital. 50 ans de psychiatrie. Champs social éditions, Imprimé par l’ESAT Messidor, Lyon, 2016.
  2. Jean-Paul Lanquetin nous écrivait que c’est avec ce psychiatre « que j’ai appris le plus dans mon métier et c’est avec lui que j’ai eu envie d’aller plus loin, encore et encore … ». De l’infirmier chercheur qui a su mettre l’accent sur les aspects informels du soin et les penser, ce n’est pas rien.


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