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Une chambre à soi

Aujourd'hui pair-aidant, Philippe Cado revient sur l'importance de disposer d' « une chambre à soi » pendant l'hospitalisation, un lieu de solitude essentiel pour restaurer un « dialogue de soi à soi »…

J’ai connu la psychiatrie institutionnelle dans ce qu’elle peut offrir de meilleur au cours de deux hospitalisations d’une durée de quelque neuf mois chacune en 1992-1993 et 1995-1996, deux années scolaires ou presque. À deux bouffées délirantes qui me bouchaient subitement tout avenir professionnel avait succédé à chaque fois une grave dépression.

Je ne relaterai pas ici les échanges que j’ai pu avoir avec le personnel soignant, en particulier avec deux infirmières référentes, toujours prêtes à m’écouter et à me défaire de certaines de mes craintes. Peut-être est-il encore trop tôt pour cela. J’aimerais plutôt insister sur les conditions matérielles offertes dans cet hôpital aux patients et permettant entre nous de riches échanges aussi bien qu’un travail de réflexion solitaire. J’ai intitulé ce texte, « Une chambre à soi », comme l’essai pamphlétaire et féministe de Virginia Woolf consacré à la condition réservée à son époque aux étudiantes, car je soutiens, qu’en ce qui me concerne tout au moins la possibilité de se retirer dans un lieu privé était la condition d’une appropriation des rencontres diverses en ce lieu hospitalier.

La meilleure preuve de l’utilité de ce lieu de silence est qu’il a permis l’émergence, à partir de 2009, d’une parole publique. À l’intérieur de cette chambre à moi, en effet, j’avais pu rédiger un manuscrit relatant, sous forme d’une lettre ouverte à des élèves, une bouffée délirante, dont ils avaient été en partie témoins. Plus de vingt ans plus tard, mais cela aurait pu être jamais autant que bien plus tôt, ce texte, lu en public par un lecteur professionnel puis enfin publié, m’a permis de parler enfin ouvertement de ma maladie encouragé en cela par les actions d’autres bénévoles d’associations de patients que je côtoyais. Une parole à effet retard en quelque sorte, que cet article, d’autres textes et d’autres interventions prolongent encore !

Bibliothèque et retaurant

Là où j’ai vécu, loin des chambres à deux voire plusieurs lits imposées dans la plupart des autres hôpitaux psychiatriques, chaque patient était donc pourvu d’une chambre à soi, au sein d’un pavillon mixte, il va de soi, qui se trouvait être la base d’échanges plus approfondis d’un nombre limité de patients aux pathologies diverses. Ces échanges se déroulaient dans les parties communes au cours du petit-déjeuner, d’un goûter et de moments informels, le soir le plus souvent, autour de jeux de société ou parfois de veillées, lorsque tout le monde devait être rentré dans ce pavillon. Les rencontres amicales se faisaient donc le plus naturellement qui soit dans ce cadre. Mais ce pavillon était lui-même un parmi plusieurs disséminés dans un vaste parc boisé, abritant d’autres bâtiments communs à tous les patients de l’hôpital. Parmi ceux-ci, il y avait bien sûr une cafétéria à l’intérieur de laquelle échanger amicalement. Le lieu le plus important était le restaurant. Midi et soir, sur des tables de quatre attribuées par des infirmiers pour une certaine période, mais en respectant autant que faire se peut une affinité entre patients, des serveurs nous apportaient une cuisine familiale préparée sur place. Je parle déjà d’un temps qui n’est plus. Les règlements d’hygiène alimentaire et les mesures gestionnaires ont fait que ce restaurant n’est bientôt plus devenu qu’un self banal, favorisant peu un contact approfondis entre commensaux qui n’ont plus eu l’occasion de se connaître et de s’apprécier autour d’un bon repas non expédié en quelques minutes. Puis de nouvelles méthodes thérapeutiques et de nouvelles mesures gestionnaires ont eu finalement raison de ce qui restait du restaurant. Aujourd’hui les patients d’une même pathologie sont maintenant contraints à un entre-soi, repliés qu’ils sont, matin, midi et soir, au sein d’un même pavillon spécialisé dans telle ou telle maladie. Mais n’ayant jamais connu d’autre règle, les nouveaux résidents doivent trouver cela naturel et ne voient pas la contrainte institutionnelle favorisant entre autres bien des préjugés sur la maladie des autres.

Un autre bâtiment commun bien fréquenté était une bibliothèque assez vaste et bien achalandée où chacun pouvait lire sur place et emprunter des livres pour les ramener dans sa chambre. Le tout était ouvert sur l’extérieur, à gauche la forêt, à droite une petite ville, ses cafés et son cinéma, autant de lieux où la plupart des patients pouvaient sortir seul, à deux ou en bande. Bref ce lieu de soin d’assez longs séjours ressemblait presque à un campus universitaire ou à un centre de vacances, et permettait en cela des échanges entre ses usagers presque aussi féconds que dans des lieux publics et privés autres que l’hôpital. Peut-être nous livrions-nous beaucoup trop à des commentaires sur les différents membres de l’équipe soignante aussi stériles que des propos d’élèves sur leurs profs ! Il est cependant heureux qu’existe cette espèce de point de fuite impossible à contrôler par l’institution, et où se perd le pouvoir des encadrants sur les encadrés. La parole est là aussi potentiellement dirigée vers l’extérieur. Quant à contrer la logique d’une institution hospitalière risquant de se perdre dans la seule satisfaction matérielle de ses usagers, les soignants étaient parfois obligés de rappeler que nous n’étions pas au Club Med.

Un lieu de solitude essentiel

Que l’hôpital dût rester un lieu de soin se marquait aussi dans le règlement très strict qui encadrait l’utilisation de cette chambre à soi, au demeurant si propice à pouvoir se retirer du groupe formé par les autres patients à n’importe quel moment de la journée. Je ne parle pas du fait que cette chambre pouvait exceptionnellement se transformer en lieu d’enfermement ou d’isolement. Mais même dans son utilisation la plus habituelle, nous n’en possédions pas la clé. Or, dans sa quête d’indépendance, Virginia Woolf accorde une très grande importance à la propriété pleine et entière d’une clé permettant effectivement de refermer cette chambre sur soi. En ce qui concerne le règlement de l’hôpital cela se traduisait surtout par l’interdiction formelle qui nous était faite d’y inviter aucun autre patient. Et sans doute sans cette règle, pendant invisible des humiliantes files indiennes lors de la distribution des médicaments, l’institution n’aurait à ses yeux plus rien maîtrisé. En cela cette chambre restait une chambre d’hôpital et non une chambre universitaire à laquelle elle ressemblait beaucoup par son confort spartiate, mais amplement suffisant en ce qui me concerne. Un membre de l’équipe soignante pouvait en effet y pénétrer à tout moment, interdisant la parole et les actes les plus privés au sein d’un hôpital qui semblait tout permettre, et transformant plutôt de fait cette chambre en une cellule monacale. Nos histoires d’amour, sur lesquelles les soignants restaient discrets, devraient trouver leur conclusion à l’extérieur. À vingt-et-une heures, autre contrainte, le règlement intérieur exigeait que chacun ait quitté le salon commun et regagné sa chambre. Même les entretiens avec l’infirmière référente se déroulaient à l’extérieur de cette chambre, c’est-à-dire à la cafétéria ou au cours d’une promenade dans le parc.

L’usage de cette chambre, en plus des nuits ou siestes réparatrices qu’elle favorisait, était donc réservé à un dialogue de soi à soi, où à travers méditation et prière peut-être pour certains, rêveries diurnes, musique, lecture, dessin ou écriture pour la plupart, se décantaient les différentes paroles, tant celles des patients et des soignants, partagées au cours de l’hospitalisation, que toutes les autres paroles et actes d’une vie ayant conduit à la maladie. Je crois ce lieu de solitude essentiel. Il évite que ce qui est ordinairement dénommé salon dans la psychiatrie institutionnelle ne se transforme de fait en une salle d’attente pour rien, lieu d’une parole contrainte et vide, car se déroulant sous la présence de tous, surtout quand parmi l’assistance se trouve un représentant de l’institution prêt à exploiter cette parole dans le secret d’une réunion d’équipe. Les patients ont aussi leur quant-à-soi, dont je veux une dernière fois rendre ici publique l’existence par cette proposition valable pour les hôpitaux de jour.

Dans ces lieux se réclamant de la psychiatrie institutionnelle, une bibliothèque ou tout autre espace de travail et de silence, loin de la machine à café et des ressources langagières qu’elle génère elle aussi, à sa façon, pourrait pallier l’absence d’une chambre à soi.

Philippe Cado, septembre 2019 (Reprise de la première partie d’un texte lu lors du Colloque Rives de l’Hôpital de Ville-Évrard en juin 2015)

Bibliographie :

– Cado, Philippe. Le jour où je me suis pris pour Stendhal. Paris : Eyrolles, 2012.

– Cado, Philippe. L’enfant de la télé : Abécédaire d’une schizophrénie. La Neuville aux Jôutes : Jacques Flament Editions, 2015.

– Cado, Philippe. « Une question d’équilibre ». in Santé mentale et processus de rétablissement. ARVEILLER, Jean-Paul, DURAND, Bernard, et MARTIN, Brice. (Sous la direction de). Nîmes : Champ Social, 2017. p. 130-136.

– Cado, Philippe. Pierre ou l’ambivalence : Une passion des contraires. A paraître en mars 2020 aux éditions Unicité.

 

 

 

 


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