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Retour d'expérience sur un séjour thérapeutique à Aurigny, entre vent et marrée

Du 4 au 7 mai 2009, François Gadrat et Tilemann Le Neidre, infirmiers au Centre psychiatrique du Coudray (unités des pôles 28G02 et 28G06) sont partis avec trois patients dans les îles anglo-normandes à bord du voilier « Ivanova » au départ de Cherbourg.

Tilemann Le Neidre est  infirmier au Centre hospitalier Henri Ey depuis 2003. Il prépare actuellement un brevet d'état sport adapté pour travailler sur les activités sportives adaptées aux patients. Il souhaite se spécialiser dans le soin par les activités corporelles.

Comment est venue l'idée de ce projet?
Ce projet n'est pas nouveau, il existe depuis 1992, mais la particularité de cette année a été d'intégrer les trois unités d'admission autour du projet.
L'idée était d'impliquer les trois pôles du CPC au séjour afin de fédérer les groupes d'infirmiers autour d'un projet de soin commun et non de secteur. Chaque équipe a pu proposer un patient pouvant répondre au projet. Finalement ce sont deux patients du pôle 28G06 et un patient du pôle 28G01 qui ont été choisi pour participer au séjour. Ces patients étaient hospitalisés depuis longtemps et plus ou moins stabilisés avec un profil très repliés sur eux, apragmatique et manquant d'élan. Le but de la thérapeutique est de lutter contre les replis sur soi-même pour retrouver du plaisir et du désir.

Comment a t-il été financé?
C'est la fédération sportive UFOLEP 28 qui a essentiellement participé au financement de ce projet dans le cadre d'un appel à projets « sport et handicaps », ainsi que l'association d'entraide psycho-sociale de l’établissement. Le centre hospitalier a mis à disposition un véhicule pour aller à Cherbourg et détaché deux postes infirmiers pendant trois jours. Ce projet a aussi demandé une participation physique dans les services en raison de notre absence dans les deux unités.

Comment s'est organisée la préparation du projet? Les patients y ont-ils participé et comment?
Au départ je n'étais pas prévu dans l'organisation de ce séjour. J'ai pris le relais de Gilbert Langevin au dernier moment qui ne pouvait plus participer. Deux infirmiers étaient prévus pour trois patients. Je n'ai donc pas préparé les patients personnellement à cette aventure, mais il y avait eu une préparation en amont à travers des activités proposées aux patients depuis plusieurs mois, basées sur le vent (char à voile, cerf volant), l'équilibre et les sensations.
Il a fallu une évaluation de l'ensemble de l'équipe et un accord médical pour pouvoir effectuer ce séjour.
Ce type de projet nécessite aussi une grande préparation à l'avance aux niveaux des démarches administratives à effectuer (DDASS, autorisations préfectorales, sortie de région...) et à la mise en oeuvre des conditions de sécurité (équipement voilier, accompagnement d'un skippeur) nécessaires à l'accueil des patients.
 
Au cours de ce séjour, dans la relation soignant/soigné, avez-vous observé des différences de comportement?
Dès le départ nous avons senti que nous allions être dans une relation non plus verticale mais horizontale de personne à personne. Notre idée était de s'effacer progressivement et de ne plus être en position décisionnaire. Nous leur avons laissé l'autonomie de gérer leur traitement. Nous les avons parfois conseillés d'attendre un moment plus opportun dans la journée pour prendre ce traitement là. Ils ont réappris à gérer leurs incertitudes, leur sécurité autrement que par la prise du traitement.
Le plaisir et le désir étaient là et ont favorisé tous les gestes de la vie quotidienne pour se lever le matin, se laver... Le contexte était différent, ils étaient acteurs de la journée de tout le monde. Le séjour était basé sur des promenades, des sensations, des visites, sur l'adaptation et la relation à l'autre. Nous n'étions plus infirmiers, mais compagnons de voyage. Nous avons ri ensemble et partager nos émotions.

Comment s'est passé le retour et la réintégration dans l'institution?
Les patients étaient tellement ressourcés que je n'ai pas senti de dépression. Ils ne voyaient pas le retour comme une contrainte. Leur préoccupation était de savoir quel projet futur serait à venir. Ils étaient au delà du retour du jour même à l'hôpital. La mer a été ressentie comme quelque chose d'apaisant, une sensation de vide de liberté où tout est décloisonné.
 Aux moments privilégiés des repas, nous leur avons parlé de projet, c'était l'occasion de leur montrer ce qu'ils avaient réussi à faire et de les valoriser.

Comment le séjour a-t-il été repris et utilisé dans les prises en charges?
L'objectif du séjour était d'évaluer le degré d'autonomie des patients et plus particulièrement pour l'un  d'entre eux dont le projet de soin visait l'intégration à l'hôpital de jour.
Au retour dans l'institution, un des deux patients en hospitalisation d'office est passé en hospitalisation libre puis est sortie. Il est aujourd'hui suivi en CMP. Un autre des patients en HO est sorti le mois d'après pour être suivi en hospitalisation de jour. Il a retrouvé du plaisir et du désir. Enfin le patient hospitalisé à la demande d'un tiers est toujours hospitalisé au CPC, mais a retrouvé une humeur plus joyeuse et se montre plus ouvert et agréable.

Enfin, envisagez-vous de renouveler cette expérience?
Oui, il n'y a pas mieux pour se repositionner quant à la question : qu'est-ce que soigner, c'est faire à la place de ? Ou est-ce s'effacer progressivement pour que l'autre fasse tout seul ? Lorsque l'on est en relation, d'égal à égal on est plus en position de subordination qui fait que le patient a toujours besoin du regard approbateur pour faire et entreprendre.
J'encourage tous les soignants à vivre une expérience comme celle-ci car on s'aperçoit que l'on obtient beaucoup plus de résultats.

Retour d'expérience extrait du bulletin d’information « Ey-nergie N°22 » du Centre hospitalier Henri Ey (28) – Décembre 2009

Auteurs : Tilemann Le Neidre, infirmier au Pôle 28G02 au Centre psychiatrique du Coudray ; Stéphanie Martin, chargée de communication, membre du comité de rédaction d’Eynergie.
Centre hospitalier Henri Ey, 32 rue de la grève - 28800 Bonneval -Tel. 02 37 44 76 04
Courriel :
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