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On vit une époque formidable : limites et abus de la prévention

La médecine d'aujourd'hui, très axée sur la prévention et la technologie, perd-elle de vue l'individu ? Le psychiatre Alain Amar dénonce des pratiques qui sacrifient déontologie et éthique au bénéfice du profit, et s'intéressent davantage aux bilans chiffrés, examens, statistiques qu'à l'examen global de la personne. Plaidoyer pour une médecine à échelle humaine.

Docteur H. Alain Amar, Psychiatre, AIHP, Médecin spécialiste inscrit sur les listes établies en matière civile par le procureur de la République de Lyon.

Mes propos sont à peine caricaturaux lorsque j’affirme avec une totale assurance que de nos jours – où le monde entier semble devenu fou –, il faudrait que les individus naissent calibrés comme les fruits et légumes pour réduire les soins et les dépenses liées à la santé publique.

En effet, si dès la naissance, on retirait l’appendice, les amygdales et les végétations aux nouveaux nés ; si on faisait de même plus tard dans la vie en pratiquant une ablation des seins et de l’appareil génital aux femmes dont on estimerait qu’elles ont eu largement le temps de procréer, si l’on pratiquait une ablation de la prostate aux hommes ayant achevé leur cycle reproducteur, si l’on corrigeait chirurgicalement et précocement les anomalies de la vision, en particulier des myopies opérés à la chaîne comme cela se fait depuis plusieurs années en Russie, si… si…, la liste est loin d’être exhaustive et pourtant ce début de catalogue me donne envie de vomir, eh bien sans doute les dépenses de santé seraient moins élevées.

Poursuivons ce délire en imaginant qu’un jour, on puisse avoir des officines ayant en stock et vendant des organes synthétiques neufs pour remplacer ceux qui sont usés ou défaillants ? Mais on ne change pas un cœur comme on remplace un carburateur chez le garagiste ou une résistance sur un sèche-linge !

Dans quel monde vivrait-on ?

Utopie effroyable, fiction ? Et pourtant, nous y sommes presque… « On » va mettre sur le marché des imprimantes 3D dont « on » nous dit que les plus performantes d’entre elles seront à même de réaliser en trois dimensions n’importe quel objet, pour peu que le manipulateur soit habile et très au point pour utiliser les logiciels et les imprimantes 3D…

Motivations douteuses

Quelques anecdotes tirées de la réalité vont peut-être vous faire changer d’avis et regarder avec plus d’attention et de réflexion les soignants au sens large, médecins généralistes et spécialistes, chirurgiens, dentistes, infirmières, kinésithérapeutes et autres professions de santé…

La première histoire est arrivée à une personne de mon entourage. Alors qu’elle avait subi vingt-cinq ans auparavant une mastectomie et une reconstruction mammaire et bénéficiait des contrôles réguliers en radiologie et en biologie, « on » (une radiologue dont je mets sérieusement en doute les compétences) proposa à la patiente une ponction d’une minuscule calcification de l’autre sein repérée depuis plus de vingt ans et dont l’aspect, la taille et la localisation étaient demeurés identiques au fil du temps. Un refus motivé provoqua l’irritation du médicastre dont nous avons assez rapidement compris les motivations. En fait, et cela m’a été confirmé très rapidement à la suite de cette affaire, le seul intérêt de ce médecin était d’essayer un nouveau microtome (servant à ponctionner le sein) et de faire entrer la « patiente » dans un protocole d’essai clinique, sans le lui dire ni recueillir son « consentement éclairé » comme le veulent les dispositions légales en vigueur… Seul l’appât du gain était en jeu, l’intérêt de la personne à aucun moment car dans un tel cas, on n’intervient surtout pas et on continue la surveillance…

Dans le même ordre d’idée, combien de praticiens présentent honnêtement une technique en annonçant qu’en l’acceptant, le patient entre dans un protocole non de soins mais d’investigation pour tester un matériel médical ?

Où est la déontologie, où est l’éthique ? Elles sont sacrifiées au bénéfice… du profit !

Voici une seconde anecdote non moins éclairante. Un de mes amis très proches, victime d’un infarctus étendu du myocarde il y a plus de dix ans et opéré d’un quadruple pontage aorto-coronarien, était suivi par un cardiologue depuis de nombreuses années. Ce médecin prit sa retraite et lui succéda un nouveau praticien plus jeune, fort compétent, mais surtout plus directif et plutôt dépourvu du minimum de psychologie et d’humanité requises dans les métiers de la santé, si l’on veut réellement assurer une mission d’aide… Alors que la surveillance régulière de mon ami ne révélait rien de nouveau après l’acte chirurgical en dehors d’un élément constant ? la perte partielle de la contractilité du cœur du fait de l’infarctus ?, un épisode broncho-pulmonaire (fièvre, toux, fatigabilité…) fragilisa mon ami. Le praticien évoqua une défaillance cardiaque et dans les mois qui suivirent, prit quelques rares précautions oratoires, après lui avoir dit « qu’il avait la moitié du cœur d’un homme normal » et que la pose d’un dispositif permanent devenait nécessaire, en l’espèce, un « défibrillateur automatique implantable » par le biais d’une anesthésie locale suivie d’une anesthésie générale qui devait permettre de provoquer un trouble du rythme cardiaque pour tester l’appareil implanté (sic) supposé resynchroniser les battements cardiaques, bref de quoi faire reculer toute personne au moins de prime abord. D’autant qu’un tel dispositif interdit formellement en cas de besoin toute exploration nécessitant l’emploi de l’IRM (Imagerie par Résonnance Magnétique)…

Excès de précautions…

Quand nos confrères cesseront-ils de limiter leur regard à leurs écrans d’ordinateur, et surtout d’éviter celui – pourtant bien plus important – de la personne réduite à un organe malade ? Que devient l’individu ? Une masse de résultats chiffrés d’explorations (de sang, d’urines, de crachats, de selles, de liquide céphalo-rachidien et autres…), de clichés radiologiques, alors que c’en est presque fini de la palpation, de l’auscultation minutieuse et précise, de la percussion, bref de tous les gestes appris de nos pères et de nos pairs ? Aujourd’hui si « on » vous prend la tension artérielle, c’est parfois en posant le brassard par-dessus votre manche… Le temps de déshabillage et de rhabillage est bien trop long pour le montant de la consultation ! Il existe un sérieux paradoxe (oxymore, disent les snobs) entre l’excès de précautions (vaccins, profusion d’examens complémentaires, en oubliant les données classiques de l’examen, et l’interrogatoire précis et détaillé) et le temps passé pour la consultation dans de trop nombreux cas.

Quand les médecins cesseront-ils de s’entourer d’innombrables précautions parfois plus nuisibles qu’utiles, en prescrivant force vaccins ? Il suffit de voir ce que certains pédiatres ou médecins généralistes ordonnent comme vaccins pour « prémunir » (?) les enfants et risquer parfois de graves effets indésirables au motif de l’obligation de moyens. L’arrêt Mercier de 1936 précisait la notion d’obligation de moyens par rapport aux résultats, sans jamais suggérer d’acharnement thérapeutique… Le scandale récent de l’achat exorbitant de vaccins antigrippaux par les pouvoirs publics dans le cadre d’une campagne alarmiste est dans toutes les mémoires et ne peut que susciter méfiance et doute… De plus, la masse considérable d’invendus, donc de doses périmées, est véritablement un abus de biens sociaux qui a nourri grassement quelques firmes pharmaceutiques.

Quand les médecins cesseront-ils de « soigner » avec des masses de statistiques sans s’occuper du cas bien réel de la personne (et non de l’organe ou du fragment d’organe) qui se trouve en face d’eux ?

Quand les médecins cesseront-ils de se préoccuper d’abord du montant de la consultation ou de la visite à domicile (de moins en moins assurée) et pour certains du profit engendré par les études cliniques de plus en plus entachées de doutes quant à leur fiabilité ?

Quand les médecins cesseront-ils de croire en leur pseudo-pouvoir, drapés dans leur savoir toujours incomplet (parce que la connaissance ne sera jamais totale) et asséner des diagnostics et des pronostics sans ménagement, oubliant qu’ils ont affaire à des êtres humains et non des bestiaux ?

Enfin, quand les médecins cesseront-ils de s’abriter derrière un langage abscons, totalement hermétique aux profanes et regorgeant de sigles ? Quand on sait que le sigle IVG peut aussi bien désigner une Interruption Volontaire de Grossesse qu’une Insuffisance Ventriculaire Gauche pour ne citer que cet exemple ?

Le progrès n'est pas une fin en soi !

Me revient à cet instant en mémoire ce qui arriva à l’un de nos jeunes confrères lorsque nous étions tous deux internes à l’hôpital psychiatrique de Clermont de l’Oise. Il voulut prendre l’avis d’un cardiologue pour un patient de son unité et écrivit au confrère : « Mon cher confrère, merci de me donner votre avis concernant Monsieur X qui, après une TA (pour tentative d’autolyse, alors que tout le monde utilisait l’abréviation plus connue de TS, tentative de suicide) dans le cadre d’une PMD (pour psychose maniaco-dépressive). Il est traité par ATD (pour antidépresseurs)… »

La réponse du cardiologue fut brève et sans détours :

« Merci, cher confrère de m’avoir confié votre patient. À l’ECG, QRS = QT=, DI DII DIII, AVR, AVL, AVF et V1 à V7 sont en faveur d’un début d’IVG… et maintenant, démerdez-vous »

Je n’ai pas pu m’empêcher de repenser au vieux mythe du Golem, au docteur Frankenstein et à tous les savants fous de fiction ou ayant sévi dans la réalité. Je me permets de diriger le lecteur vers un de mes livres consacré à la question (Les Savants fous. Au-delà de l’Allemagne nazie, Paris, l’Harmattan, 2007).

Si Georges Bernard Shaw avait déclaré : « L’homme raisonnable s’adapte au monde. L’homme déraisonnable fait que le monde s’adapte à lui. Le progrès dépend donc de l’homme déraisonnable »,

Je suis convaincu que le progrès ne doit pas être une fin en soi et être atteint quel qu’en soit le prix. Je laisse donc la réponse au grand Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »

Le monde d’aujourd’hui peut être résumé en deux grandes calamités, le refus de la responsabilité et son corollaire immédiat, la quête folle, désespérée et illusoire du « risque zéro ». Il est temps de nous réveiller !


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