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Existe-t-il une souffrance homosexuelle ?

Ainsi que le confirment de récents travaux statistiques cités par Corneau et Holmes (2008), la détresse psychique, sous diverses formes, est manifestement plus importante dans les populations homosexuelles. Dépressions, troubles anxieux, phobies sociales, idées ou tentatives suicidaires, telles sont les principales problématiques que repère l’épidémiologie psychiatrique. Il s’agirait, selon ces études, des conséquences sur l’image de soi de l’homophobie intériorisée par le sujet confronté à la stigmatisation et l’agression. La victimisation aurait ainsi des conséquences plus lourdes encore dans la population homosexuelle, en l’absence de soutiens sociaux suffisamment ajustés. La détresse psychique repérée chez certaines personnes, dans la population gay, lesbienne et bisexuelle, serait donc essentiellement à mettre au compte de la discrimination et de l’isolement.

Auteur : Benoît De Baecque, Psychologue clinicien, psychothérapeute, Psychologue référent de l’association Le Refuge en Île-de-France
Courriel : b.d.b@free.fr

Mais dans quelle mesure peut-on néanmoins utiliser le terme d’« homophobie » ? D’« homosexualité » ? A quel escient ? Qu’entendre derrière ces mots-valises ? Existe-t-il vraiment un sujet « homosexuel » ? Et si l’« homosexualité » n’est ni pathogène, ni pathologique, comment comprendre le résultat des études statistiques ? L’intérêt de cet article n’est pas tant de discuter la validité clinique des recherches précédentes que d’en reprendre quelques points fondamentaux pour les développer et les approfondir, dans l’optique d’une prise en charge et d’un soutien adéquats pour les personnes concernées. Mais il s’agira d’éviter deux écueils : d’une part, une simplification naïve consistant à poser l’homosexualité comme unique facteur déclenchant, et d’autre part une minimisation aveugle du rôle tenu par l’orientation sexuelle dans le développement de l’identité individuelle.
Aussi rappellerons-nous dans un premier temps l’importance d’une réflexion fine sur la notion de stigmatisation, dont l’utilisation (bien qu’inévitable) du terme d’«homosexualité» n’est elle-même pas exempte. Nous développerons ensuite la question de l’image de soi en essayant d’éclairer ce qui dans le parcours d’un sujet lui permet de se construire une identité, à partir du regard qu’un autre porte sur lui. Puis nous tenterons de souligner en quoi une personne se définissant comme « homosexuelle » est d’emblée placée dans une situation impossible, où il s’agit à la fois d’avouer et de se cacher, pour enfin déplier le plus précisément possible ce qui, dans la structure même d’une famille ou d’un groupe social, fait obstacle parfois à un épanouissement individuel non conventionnel, au point de maintenir quelqu’un dans la souffrance.

L’« homosexualité », question de vocabulaire ?

Quoiqu’il semble nécessaire, ainsi qu’y invitent les statistiques, d’ouvrir la réflexion sur ce qui relie détresse psychique et homosexualité, il faut d’abord souligner qu’un tel questionnement est souvent spécieux. Comme l’indiquent les auteurs eux-mêmes (Corneau & Holmes, 2008), les méthodes utilisées pour les études sur la prévalence des troubles dans les populations homosexuelles restent et resteront toujours biaisées, attendu les difficultés posées notamment par l’échantillonnage et le recrutement des sujets interrogés. Le relatif silence des professionnels sur ces questions serait à mettre au compte (dans le meilleur des cas) d’un souci de ne pas stigmatiser davantage des personnes qui souffrent déjà de stigmatisation. Le danger d’une mauvaise interprétation n’est pas mince, et le pas vite franchi vers une pathologisation des homosexualités, lesquelles retomberaient, « preuves » statistiques à l’appui, du côté des troubles psychiques.
Il faut naviguer entre Charybde et Scylla : deux positions extrêmes, également dangereuses, s’offrent à nous lorsque nous réfléchissons à ces problèmes. D’une part, il n’est pas question de banaliser le rôle que jouerait une orientation non conventionnelle dans la construction de l’identité sexuelle, le parcours affectif et social. D’aucuns auraient tendance à minimiser l’importance de l’insulte et du harcèlement exercé contre les membres non conformes d’un groupe, et l’on sait que cette attitude dénégatrice, la plupart du temps, redouble la violence faite au sujet.
D’autre part, afin d’éviter tout contresens, il est fondamental de rappeler que la spécificité du sujet, ce qui fonde son désir et son identité, est toujours un cas particulier. Les homosexualités ne constituent pas une cause suffisante pour expliquer l’angoisse existentielle. Sans revenir en détail sur la notion d’après-coup telle qu’elle fut développée par Freud (Freud, 1887-1902), notons cependant qu’il y a toujours, en amont du traumatisme que peuvent provoquer l’injure et le rejet homophobes, quelque chose de plus ancien qui fragilise le sujet, et à quoi la violence vient éventuellement faire écho.
Parler d’« homosexualités », même au pluriel, y réfléchir, c’est donc toujours courir le risque d’une réduction et d’une psychologisation. Le lien entre homosexualités et troubles psychiques n’est pas simple, et si les statistiques permettent de poser certaines questions avec une relative objectivité, il n’en demeure pas moins que les chiffres n’ont jamais de signification évidente. Tout ce qu’on leur fait dire tient à l’interprétation que l’on en fait. Les questions restent ouvertes : ne les refermons pas trop rapidement.
Le danger de cette réflexion est en effet plus pernicieux encore. Ainsi que le notait déjà Michel Foucault dans son Histoire de la sexualité, le terme d’« homosexualité » fut inventé en 1870 par la psychiatrie française afin de désigner tout un ensemble de pathologies du comportement sexuel, dont le point commun était l’attirance pour un partenaire du même sexe. En contrepoint fut donc forgé le concept d’« hétérosexualité » pour renvoyer à un choix d’objet sexuel « normal » (Foucault, 1976). De même les mots queer, gay, gouine (1) , etc. dérivent-ils souvent, on le sait bien, de qualificatifs initialement péjoratifs qui furent ensuite repris et détournés par les communautés LGBT (Lesbian, Gay, Bi, Trans), d’abord à des fins politiques.
Parler d’« homosexualité » est donc éminemment problématique, d’un point de vue scientifique. Y insister n’est pas une coquetterie. Il ne s’agit pas de refuser d’utiliser ce terme, mais de garder à l’esprit, à plus forte raison dans une situation clinique face à une personne se définissant elle-même comme « homosexuelle », qu’il possède une connotation réductrice et stigmatisante. Le reconnaître pour soi est souvent un premier pas vers ce qui permet alors à l’autre de se voir autrement que comme « homosexuel » avant tout. Cela constitue en tout cas un point très délicat, qu’il est toujours risqué de négliger.

Reconnaissance et construction de l’image de soi

C’est effectivement dans le regard de l’autre que s’élabore, dès l’enfance, le sentiment d’exister pour soi et pour l’autre. Lacan, reprenant les nombreux travaux existants sur ce que la psychologie appelle le « stade du miroir », utilise le terme de « construction imaginaire » en évoquant ce moment où l’enfant, dès l’âge de six mois, se reconnaît et reconnaît son environnement dans le miroir, parce qu’un autre est là, avec lui, pour nommer son reflet. « Tu es ceci », dit-il à l’enfant qui se tourne alors vers lui (Lacan, 1949). Voilà ton image. La seule représentation que l’on puisse avoir de soi passe en effet par l’image : celle que renvoie le regard (mais aussi la parole) d’un adulte qui porte et soutient, celle du miroir, d’une photographie, etc. Personne ne peut « se voir en vrai », comme le disent les enfants.
Ce point est capital pour comprendre l’importance d’un mot qui peut, comme un regard, (dis)qualifier quelqu’un et lui donner une forme. Car le sujet n’existe que par ce qu’un autre lui montre de lui, dans le regard ou dans la parole. Ces processus sont inconscients, mais aident à comprendre pourquoi l’injure et la non reconnaissance peuvent réactiver chez certaines personnes des angoisses archaïques, au point de constituer, lorsque cette situation violente se répète, un véritable point de bascule vers un effondrement dépressif, voire suicidaire.
« Tu n’es plus mon fils », disait un père à son garçon de dix-huit ans qui venait de lui révéler son homosexualité. Exactement l’inverse du « Tu es ceci » qui montre à l’enfant qu’on le reconnaît – et qu’il peut, lui aussi, se reconnaître. La solitude et l’isolement, dont se plaignent souvent les sujets confrontés à des situations de ce genre, se fondent sur cette angoisse primordiale de ne pouvoir se reconnaître dans l’autre, ou de voir apparaître en soi-même, comme ces « terreurs de l’informe mettant en péril l’intégrité de l’image du corps » (Le Poulichet, 2003), la figure monstrueuse d’un autre irrémédiablement étranger : « l’homosexuel ». Parfois, c’est d’ailleurs au moment où un jeune, la plupart du temps durant son adolescence, qualifie ses attirances d’« homosexuelles », au moment où il les comprend et les verbalise ainsi, qu’il se trouve brutalement confronté à l’angoisse. En effet, toute représentation a priori, si elle est une reconnaissance (Tu es ceci) est simultanément un enfermement et une exclusion (Tu es ceci, et pas autre chose).
Être une femme dans un corps d’homme (ou inversement), ainsi que le prétendaient des « homosexuels » les psychiatres du XIXe siècle, être un monstre, « une erreur de la nature » ou « un échec de la morale » (Halperin, 1995), autant de représentations imaginaires, inconscientes ou non, mais toujours fréquentes dans le discours des jeunes gays et lesbiennes sur eux-mêmes, et parfois même sur les autres : beaucoup d’entre eux, par exemple, détestent les « folles » ou les « camionneuses », qui leur renvoient une image selon eux dévalorisante de ce qu’on nomme « homosexualité » (Sidéris, 2000). Il s’agirait alors, en tentant de devenir invisible, ou au contraire en s’affichant bruyamment et de façon provocante, d’obéir à la représentation qu’un autre aurait de soi : celle d’une créature étrange dont le spectacle est fascinant, ou celle d’une aberration qu’il faudrait vouer au silence et à l’effacement. L’une ou l’autre, ne faut-il pas choisir ? N’est-il pas impossible d’être à la fois « une erreur de la nature » et « un échec de la morale » ?

Apparaître en disparaissant

La logique absurde du « visible invisible » est un double lien quelquefois fatal. A la fois montré du doigt, avant même d’avoir parlé, par tout ce qui le condamne en le désignant (les « tapettes », « tantouzes » et autres « sale pédé » de cours de récréation, insultes relayées par certains traitements médiatiques), un jeune « homosexuel » est simultanément sommé d’apparaître et de disparaître. Il est à la fois une « erreur de la nature », avatar d’une dégénérescence, et un « échec de la morale ». A la fois, selon certaines images populaires, bourreau (perfide, pervers ou meurtrier) ou victime (clownesque, maudite, malade). La liste est longue des manifestations de cette double contrainte ; et le risque est grand de s’y laisser prendre.
A ce double lien s’articule une injonction paradoxale impossible à respecter, puisqu’elle réclame en même temps du sujet une chose et son contraire. Encore aujourd’hui, pour mettre en acte sa volonté d’autonomie et de liberté, il est orthodoxe de « faire son coming-out » ; cette opération est rendue quasi obligatoire par un discours latent : ne pas « sortir du placard », c’est ne pas « assumer » sa sexualité, n’être donc pas libre, dépendre encore du regard de l’autre, et rester voué au secret – donc au malheur. Discours duplice, tant il est vrai, on l’a vu, qu’on n’échappe jamais au regard de l’autre pour exister.
Foucault le soulignait dans La Volonté de savoir : « ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n’est pas qu’elles aient voué le sexe à rester dans l’ombre, c’est qu’elles se soient vouées à en parler toujours, en le faisant valoir comme le secret » (Foucault, 1976). Le « sexe » (au sens de relation ou de préférence sexuelle, ici) est donc un « secret » à révéler ; car « l’homme, en Occident, est devenu une bête d’aveu. » Il est donc crucial de « faire son coming-out », quand même cela conduirait à des catastrophes.
L’aveu est aussi un piège mortel ; en effet, la révélation de l’« homosexualité », sous le visage d’une confession qui ressemble à celle d’un crime, désigne en contrepoint une « hétérosexualité » contrainte à son tour de se penser, de se définir et de se remettre en question, ce qui pour certains relève de l’insoutenable. D’où la nécessité de poser l’hétérosexualité comme une « norme », et d’expulser définitivement ceux qui ne s’y soumettent pas, après les avoir contraints à l’aveu et condamnés pour… avoir parlé. Mais alors, vaudrait-il mieux se taire et se cacher ? – Non, car le secret s’apparente à la honte, et la visibilité à la fierté (pride). Il est donc préférable de « sortir du placard ». – Mais s’exposer aux insultes, au rejet familial, à la discrimination ?...
Ce dialogue est sans fin, et pour ceux dont la constitution identitaire et affective est déjà fragilisée par le manque de reconnaissance, la situation peut s’avérer tragique. L’insulte et le rejet font écho à la malveillance ou l’absence des premiers regards d’un autre, au moment où s’est construite l’image de soi dans les yeux des parents ou devant le miroir ; ainsi l’exil volontaire, le recours aux addictions (alcool, drogues, sexualité) et la tentation suicidaire ne peuvent-ils pas représenter les seules issues pour se sortir de cette impasse, et échapper à une déflagration psychique plus grave ? Searles, à la suite de Bateson, a montré combien le double lien et l’injonction paradoxale, « efforts pour rendre l’autre fou », pouvaient faire basculer et maintenir le sujet dans une souffrance insupportable (Sear-les, 1965).

Les homosexualités, hors contrat

Les multiples pratiques et les différents modes de vie que l’on rassemble sous le vocable d’« homosexualités » seraient-ils et devraient-ils rester impossibles à comprendre, dans les deux sens du mot ? Pour certains, « chaque société se fait une idée particulière de ce qui relève de l’humain et de ce qui n’en relève pas (…) Tout ce qui s’en écarte, ou qui introduit des courts-circuits ou des contaminations entre genres qui doivent être tenus séparés, est dangereux pour l’individu et pour la collectivité. Cet ordre limité des choses a des en deçà : l’inceste, l’homosexualité, l’autosexualité » (Héritier, 1996). « L’homosexualité », qui s’écarte donc de l’« ordre limité des choses », serait donc inintelligible, car elle ne respecterait pas la « règle de grammaire » de l’« hétérosexualité » (Butler, 1990). Par conséquent, elle ne pourrait être comprise – c’est-à-dire entendue, mais aussi intégrée dans un ensemble : celui de la norme. Elle est hors contrat.
Or « tout sujet vient au monde de la société et de la succession des générations avec la mission d’assurer la continuité de l’ensemble auquel il appartient » (Kaës, 1999). Chaque enfant nouveau-né est investi narcissiquement par sa famille, qui lui attribue une place déterminée, à laquelle il devra se tenir pour assumer la « mission » instaurée par l’ancêtre fondateur (imaginaire), et perpétuer le destin du groupe. Tout écart est vécu comme une trahison : « Tu n’es plus mon fils », dit ce père après le « coming-out » d’un adolescent de dix-huit ans. Sous-entendu : « Car si tu l’étais encore, notre famille volerait en éclats. » Le rejet du non-conforme garantit ici la survie du groupe.
Ainsi l’ensemble de la famille se reconnaît-il dans chacun de ses membres, et réciproquement ; la famille joue un rôle d’étayage crucial pour l’enfant, car « quand une famille est intacte et que tout se passe bien pendant un certain laps de temps, chaque enfant tire un bénéfice du fait qu’il peut se voir dans l’attitude de chacun des membres de la famille ou de la famille considérée comme un tout » (Winnicott, 1971). Pour un jeune homosexuel victime de stigmatisation, il n’est pas toujours possible de trouver dans sa famille un réconfort narcissique, comme le peuvent souvent les jeunes victimes de racisme ; et c’est même la plupart du temps, dans le cas des homosexualités, de la famille elle-même qu’émanent en premier le rejet ou l’agression.
Tout groupe (dont le groupe familial est le paradigme) se soutient selon Kaës d’un « contrat » ou d’un « pacte » qui vise à dénier tout ce qui ne rentre pas dans le moule, et il existe toujours une théo-rie fantasmatique pour expliquer pourquoi tel ou tel membre du groupe n’est pas conforme à l’idéal auquel tous obéissent. Quoi qu’il en soit, il y a toujours une explication : l’hérédité, la maladie, les modèles parentaux défectueux, etc. Il s’agit donc d’un véritable « pacte dénégatif » dont la fonction est double : d’un côté, il permet que se construise et se maintienne l’identité du groupe (c’est le pacte), et de l’autre, il met de côté tout ce qui en menace l’intégrité, en le passant sous silence ou en le supprimant (c’est la dénégation). Les membres de la famille ou du groupe social tissent entre eux les alliances inconscientes qui permettent, par exemple, aux fils de s’identifier à leur père par l’intermédiaire de rituels plus ou moins sacrés (du match de football à la communion solennelle). L’organisation de ces alliances est donc bel et bien biface, puisqu’elle autorise « des investissements mutuels, des identifications communes, sur une communauté d’idéaux et de croyances » (Kaës, 1999), et suppose simultanément que chacun fasse le sacrifice de ses aspirations personnelles, si celles-ci ne correspondent pas au contrat censé sceller la cohésion de la collectivité. Le sujet doit renoncer à certains désirs, en effacer, en rejeter, en refouler d’autres, s’il veut ne pas être lui-même effacé, rejeté ou refoulé.
Le pacte dénégatif crée des « zones de silence, des poches d’intoxication, des espaces-poubelles ou des lignes de fuite qui maintiennent le sujet d’un lien étranger à sa propre histoire » (ibid.). De même que l’injonction à « dire sans dire » du dispositif de sexualité foucaldien, de même que le « placard » dont il faudrait sortir tout en restant invisible, ce pacte hétérosexuel agit dans les familles, parfois, comme une double contrainte irréalisable dont la seule issue serait l’auto-anéantissement. Tout en offrant à un adolescent une place conforme à la « mission d’assurer la continuité de l’ensemble », dont les homosexualités ne sont paradoxalement pas exclues, les contrats narcissiques et les alliances inconscientes tissés entre les membres d’une famille peuvent précipiter le sujet dans une zone définitivement intermédiaire, un « espace-poubelle » où il n’existe pas, n’a jamais existé, et n’existera jamais.
D’où un conflit insoluble, « lieu d’une contradiction insurmontable : vous ne pouvez pas être à l’intérieur, et vous ne pouvez pas en être sorti », écrit David Halperin du fameux « placard » (Halpe-rin, 1995). Ne s’agit-il pas là d’une injonction à disparaître, dont l’idéation suicidaire constituerait la réalisation fantasmatique ? Le sujet devrait-il alors, pour satisfaire le Moloch (2) d’une « normalité » tyrannique, lui sacrifier ses désirs, sous peine de mort ?

Ecouter une personne homosexuelle dans le cadre d’un dispositif d’aide ou de soin comme celui d’une association comme Le Refuge, qui accueille des jeunes de 18 à 25 ans rejetés par leur famille à cause de leur homosexualité, c’est donc également écouter tout cela. Il s’agit de maintenir, d’une part, la possibilité pour un sujet d’être autre chose qu’« homosexuel » avant tout, en se souvenant de la dimension discriminante de toute catégorisation sexuelle, et d’être attentif par ailleurs à la souffrance inhérente à cette situation où le groupe (familial, scolaire, professionnel) conduit un sujet dans l’impasse : dire et ne pas dire à la fois, être visible tout en n’existant pas.
Si les termes d’« homosexualités » et son pendant d’« homophobie » sont des mots-valises, c’est parce qu’ils recouvrent de vastes notions quelquefois contradictoires. Sans écarter l’hypothèse que la violence de l’insulte ou du mépris peut faire éclater une constitution identitaire vulnérable, il s’agit cependant de se garder de toute simplification : ne pas verser dans la pusillanimité d’une relativisation abusive, ni dans la brutalité de la généralisation, car les extrêmes empêchent la réflexion. Bien au con-traire, il paraît essentiel de maintenir un entredeux face à ce type de souffrance ; évidemment les homosexualités – si tant est qu’il existe vraiment une catégorie des « homosexualités » – ne sont pas un problème en soi, mais il serait sauvage d’oublier avec quelle fréquence l’exclusion, a fortiori lorsqu’elle touche des zones si profondes de la constitution identitaire que celle de l’orientation sexuelle, détermine le malaise du sujet.
Le recours inconscient aux addictions, la fuite en avant dans l’errance, les dépressions, les idéations ou tentatives suicidaires seraient parfois autant d’efforts pour maintenir a minima une inscription au monde et une identité, en se dégageant d’un double lien auquel confrontent inévitablement le pacte dénégatif et les alliances inconscientes. Prix à payer pour la cohésion du groupe social ?

(1) Selon le principe d'appropriation du stigmate, les mots "queer" (bizarre, mal fichu), "gay" (dissolu), et "gouine" (femme de mauvaise vie), furent empruntés à l'anglais ou à l'ancien français pour désigner les "homosexuels".
(2) Dieu païen auquel, selon la tradition biblique, on sacrifiat les nouveaux-nés.

Bibliographie

BUTLER Judith (1990, 1999), Trouble dans le genre, trad. fr. par Cynthia Kraus, Paris, La Découverte, 2005.
CORNEAU Simon & HOLMES Dave, « Détresse psychologique et homosexualité : état des connaissances et enjeux méthodo-logiques en recherche », Paris, Revue de Santé Mentale, 2008, n°132, p.17-22.
FOUCAULT Michel, Histoire de la sexualité. La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, collection « Tel », 1976.
FREUD Sigmund (1887-1902), La Naissance de la psychanalyse, trad. fr. d’Anne Berman, Paris, PUF, 1956.
GOFFMAN Erving (1963), Stigmate. Les Usages sociaux des handicaps, trad. fr. de Alain Kihm, Paris, Editions de Minuit, collection « Le sens commun », 1975.
HALPERIN David (1995), Saint-Foucault, trad. fr. par Didier Eribon, Paris, Epel, 2000.
HERITIER Françoise, Masculin/Féminin. La Pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.
KAËS René, Les Théories psychanalytiques de groupe, Paris, PUF, collection « Que sais-je ? », 1999.
LACAN Jacques (1949), « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Ecrits, Paris, Seuil, 1966.
LE POULICHET Sylvie, Psychanalyse de l’informe, Paris, Aubier, 2003
SEARLES Harold (1965), L’Effort pour rendre l’autre fou, trad. fr. de Brigitte Bost, Paris, Gallimard, collection « Folio essai », 1977.
SIDERIS Georges, « Des folles de Saint-Germain-des-Prés au "fléau social". Le discours homophile contre l’efféminement dans les années 1950 : une expression de la haine de soi ? » in E. Benbassa et J.C. Attias, La Haine de soi : difficiles identités, Bruxelles, Editions Complexe, 2000, p.128.
WINNICOTT Donald Woods (1971), Jeu et réalité, trad. fr. de Claude Monod et Jean-Bertrand Pontalis, Paris, Gallimard, col-lection « Folio essai », 1975
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