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Entrons dans la transe

Dans la culture afro-cubaine, la transe fait partie intégrante des pratiques religieuses et des thérapies traditionnelles. Analyse en lien avec la psychologie transculturelle et les processus thérapeutiques de groupe.

Depuis 2008, j’ai régulièrement l’occasion de séjourner à Cuba, et d’y découvrir ses identités multiples. La culture cubaine est ainsi métissée de sangs mêlés depuis la colonisation et la quasi extinction des Aborigènes Tainos (1) au déracinement forcé et massif du Peuple Yoruba d’Afrique Occidentale arraché à sa terre, sur la rive droite du fleuve Niger, et réduit en esclavage.

Les Bantu - Yorubas apportent dans la Caraïbe leur religion et leur langue qui viendront plus tard résister avec le Marronnage (2), et résonner dans une acculturation en trompe-l’œil, la Créolité (3). Convertis de force par les missions évangéliques catholiques, ils ont néanmoins refusé d’abandonner leurs traditions et élaboré une nouvelle forme de culte à partir des deux religions, suivant le procédé appelé syncrétisme. Dans le métissage de la culture afro-cubaine « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme (4) ».

La religion Yoruba repose sur des concepts religieux, spirituels et des pratiques traditionnelles qui se déclinent à Cuba dans la Santeria (religion afro-cubaine). Les saints condensent dans leur représentation une double identité, catholique et yoruba. Sur le devant de l’autel, la représentation catholique abrite une Orisha (divinité) africaine aux caractéristiques, pouvoirs et attributs particuliers. A titre d’exemple, une prière, un cierge allumé et quelques fleurs à l’adresse de la Vierge Marie (vêtue de bleu et proche des eaux) rappelle l’Orisha Yemaya, divinité des mers et de la fertilité. A chaque Orisha correspond un élément, un code couleur, un trait de personnalité et une danse.

En passe de devenir un phénomène aussi profane que religieux, la Santeria se popularise à travers la musique afro-cubaine et les manifestations culturelles. Omniprésente dans la vie quotidienne, ses prêtres, les Santeros,  aident les gens à résoudre leurs problèmes en consultant les Orishas et en pratiquant les rites à domicile et non dans des temples.

Un moment de fête

Dans ce contexte, je voudrais partager avec vous, un moment de fête. Les percussions retentissent scandées d’une main, puis de l’autre sur le bois du Cajón (5) qui résonne. Que la fête commence ! Sur ce tempo, viennent se poser les chants traditionnels. Ils donnent le La et invitent à investir corporellement l’espace par une première danse. Les personnes vont et viennent sur ce rythme, à l’intérieur du cercle formé par le groupe. L’hôte de cette réunion est accompagné par ses « parrains » dans la religion, à savoir ici : le Santero (6) et le Babalao (7).

Le Santero finit les derniers préparatifs, ouvre une bouteille de rhum blanc et verse les premières gouttes dans un coin de la pièce en offrande et en remerciement aux Orishas, puis il allume un cigare (nous sommes à Cuba !). Focalisé sur le son des percussions et des chants, soutenu par les volutes de fumée de cigare et les gorgées de rhum, le Santero entre dans une transe enivrante et invite librement, en miroir, les participants à faire de même. La transe est ici considérée comme un phénomène ordinaire, comme une manifestation de la présence des Orishas, incarnée dans un personnage vivant que les initiés peuvent interpeller. Le culte énonce que l’esprit d’un mort vient choisir un vivant, prend possession de son enveloppe corporelle pour dire quelque chose dans la danse. On dit alors que la personne est « montée » par l’Orisha ou que l’Orisha « est descendue » du ciel pour être parmi les participants et les bénir avec ses conseils ou par sa simple présence. Les premiers pas de danse sont difficiles puis se fluidifient pour laisser place à des chorégraphies tantôt animales, tantôt guerrières. La répétition de ces expériences particulières comme vecteur d’apprentissage, conduit le sujet à entrer dans la transe plus rapidement et plus en profondeur. Alors libre de parler, il arrive qu’il permette au mort ou à son Orisha d’adresser un message à l’assemblée. La danse, comme la transe se termine par la chute du corps  fatigué (8). Des membres du groupe se détachent alors pour porter assistance, prendre soin du sujet et le ramener à un état de conscience plus ordinaire.

J’ai ainsi assisté en tout début de fête, à une discorde conjugale et familiale sans la comprendre. Plus tard, l’homme du couple est invité à laisser venir une expression inconsciente traduite dans son corps et par le langage venant exprimer quelque chose qu’il n’aurait pu dire  manifestement. L’Orisha énonce le secret (un l’objet subtilisé dans la sépulture du père par le fils ainé) et demande de remettre l’objet dans la tombe pour mettre fin au conflit familial.

L’esprit visite le corps

Par ailleurs, le processus hypnotique est préparé en amont par les « parrains » qui guident la personne vers la première Orisha, Elegua (9) chargé d’ouvrir le chemin. Entre autres animaux, des pigeons peuvent être sacrifiés. On fait alors couler leur sang tiède gorgé d’énergie vitale sur ce petit enfant intérieur (une pierre, choisie par le parrain et inscrustée de cauris vient le représenter) on lui offre confiseries et gâteaux. Les autres Orishas, ne sont pas oubliées, la personne se recueille devant l’autel, allume un cierge, offre des fleurs ou toute autre chose pour demander une faveur, ou s’attirer les bonnes grâces. Au domicile, des rites de purification sont pratiqués pour se débarrasser du mal et absorber l’énergie négative à partir de mouvements de haut en bas et de l’intérieur vers l’extérieur du corps ou la prescription d’un bain de fleurs blanches. La caldoza, une soupe préparée avec la viande des animaux sacrifiés, quelques légumes, est partagée avec les parrains, une autre soupe est servie pour la communauté afin que chacun puisse se restaurer après l’épreuve de la transe.

Cette transe est facilitée par le fait qu’elle se déroule à l’intérieur d’une maison. Les murs contiennent et le groupe partage un même système de croyances accompagné par les « thérapeutes traditionnels ». Déjà Sénèque énonçait : « c’est un défaut de tout croire, c’en est un autre de ne rien croire ». La transe Yoruba permet ainsi en une codification partagée de relier les hommes dans une temporalité organisée et singulière qui répond à tous et à chacun. Le discours latent encore indicible est manifestement sous-tendu par le principe « d’involontarité ». L’esprit visite le corps de celui qui scande inconsciemment son problème ou son désir, jusqu’à chuter sur le sol avant d’être ramené à un état de conscience ordinaire. L’hypnose, cet état modifié de conscience, est ici à entendre comme « le pendant occidental de la transe » (10).

Kevin GROGUENIN, Psychologue clinicien dans le champ de l’adolescence, Pratique et Supervision de Groupes, Auxerre - Formation initiale Master 2, Université de Bourgogne, Dijon - Formation Ethnopsychiatrie, INFIPP et Hypnothérapie, Université de Bourgogne, Dijon Familialement et Culturellement attaché à CUBA.

(1) Les Aborigènes Tainos composaient la communauté indienne la plus développée à Cuba vers la fin du XV ème siècle ; à quelques kilomètres de la Baie des Cochons, les marais de Zapata abritent dans la réserve le dernier village Taino.

(2) Revendiquant leur liberté, et dénonçant dans l’acte le colonialisme et la servitude, les Noirs-Marrons sont ces hommes qui par nature, se sont révoltés et ont fuit les plantations pour se réfugier dans la forêt, près des fleuves et dans les montagnes. Le Marronnage est le mouvement de tous ceux qui, placés dans cette position ont refusé l’esclavage.

(3) Ensemble de valeurs de la culture créole. La créolité se développe au fil du métissage, mais toutes les cultures qui la composent sont-elles officiellement reconnues dans ce paysage comme légitime et équitable ? Certaines portent encore en elles les blessures de l’histoire coloniale où pour exister, dans leur négritude, elles se cachent dans la créolité derrière le masque catholique de ceux qui pensaient pouvoir écraser leur culture.

(4) Paraphrase de Antoine Lavoisier, en référence à la maxime du philosophe présocratique grec Anaxagore : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ».

(5) Caisse de percussion dont le son est proche de celui d’une caisse claire de batterie. Dans sa version traditionnelle, cette caisse avait une fonction utilitaire pour la cueillette, la pêche etc.

(6) Le Santero accompagne son filleul dans la religion. Il officie en tant quexpert en transe, où une fois possédé et en communion à la fois avec un esprit et une Orisha lui correspondant, le Santero fait linterface entre le monde invisible des morts, et celui bien visible des vivants. Dans la consultation divinatoire, le Santero prend le prénom du mort avec lequel il interagit. Celui qui vient consulter na nul besoin de dire ou de questionner, le Santero énonce une vérité personnelle, un questionnement intérieur, une inquiétude du moment qui renvoi peut-être à la notion dinconscients  partagés.

(7) Le Babalao, « le père du secret », manipule les objets rituels (chaine divinatoire, cauris et noix de palme). Il interprète leurs dispositions spatiales comme autant des 256 signes du corpus divinatoire d’Ifa (système de divination le mot désigne aussi celui qui personnifie la sagesse), c’est-à-dire comme la réponse d’Orula (Orisha de la sagesse, du savoir et  de l’intelligence), à la résolution d’un problème. Prêtre d’Ifa, maître de la divination et des oracles, le Babalao est nécessairement un homme,.

(8) Antoine Bioy nous rappelle que dans toutes les cultures, la chute des corps est le signe de la possession, un signifiant transe-culturel.

(9) Elegua est lOrisha qui ouvre et ferme les chemins. Il détient les clefs du destin. Il est toujours salué en premier avant tous les autres Orishas. Quand il danse, il saute et sagite comme un enfant. Il fait des grimaces, mime des jeux denfant et fait des farces aux spectateurs. Ainsi, il symbolise ce caractère imprévisible du destin qui peut se fermer et souvrir à tout instant. Matérialisé dans un fétiche, la personne lui offre toujours un échantillon de ce qui sera partagé lors de la fête comme des bonbons, un morceau de gâteau, un verre de jus de fruits etc. et de lui faire une petite fête qui réunit les enfants de la famille et les amis parfois à l’occasion de lanniversaire dun enfant avec des jeux, un gâteau d’anniversaire et une piñata.

(10) Antoine Bioy (2017).

Références bibliographiques :

  • Bioy A. L'hypnose. Paris : Presses Universitaires de France ; 2017.
  • Lachatanere R. El Sistema religioso de los Afrocubanos. La Habana (Cuba) : Editorial de Ciencias Sociales ; 2007.

Du même auteur, déjà paru : Groguenin K. Les Cendrillons de La Havane. Paris : Revue Santé Mentale ; 2018.

Photos : Figueredo, Santeria in Cuba et Photography tours in Cuba, The drum ceremony in Cuba santeria

 

 

 

 


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