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« A quoi bon vivre comme ça ?…»

Comment échanger, créer un lien avec des personnes âgées souffrant de la maladie d'Alzheimer ? Lorsque le temps s'effiloche, que les mots n'ont plus vraiment de sens commun, la relation se construit sur les petits moments du quotidien. Claire Lormeau, psychologue en Ehpad, présente sa rencontre avec Anna.

« Ah, c’est toi ?! Ah, ça me fait plaisir de te voir ».
Le ton est entre la joie et la plainte, les pleurs. Anna, 90 ans, m’accueille depuis son lit, me sourit, et ses yeux bruns s’allument. Je prends de ses nouvelles, et lui demande invariablement si elle a pris un petit-déjeuner. Si la réponse est négative, et qu’elle confirme qu’elle mangerait bien quelque chose, je reviens avec un petit plateau, lui mets sa serviette, et lui donne un entremets. Depuis quelques semaines seulement, elle le mange seule.
J'ai rencontré Anna mi-février, à mon arrivée comme psychologue dans cet Ehapd. C'est une résidente de l’unité dédiée aux personnes souffrant de maladie de type Alzheimer. Rapidement, au mois de mars, c’est la plongée dans la crise sanitaire du coronavirus, et le confinement. Je visite Anna tous les matins : hormis les passages des soignants, elle n’a que peu d’interactions. La plupart de celles avec les autres résidents de l’unité se soldent en général par des cris, des altercations. La chambre est son refuge, loin de la présence des autres, et en particulier d’une autre résidente, verbalement agressive, qui la met hors d’elle.

Des propos décousus
Les premiers temps, au début du déconfinement, nos échanges tournent autour de sa colère et de sa tristesse. D’une labilité émotionnelle impressionnante, Anna passe du coq à l’âne dans une même phrase. C’est comme si peu de choses faisaient sens a priori. Sa présentation est déficitaire (1), l’anxiété et la dépression se traduisent par de la colère, et un refus de s’alimenter. Elle souffre de douleurs à l’estomac, ce qui n’améliore pas son appétit (2).

La plupart du temps, ses propos tournent en boucle autour de « Maryline » et « Rosette », qu’elle cherche avec inquiétude. Dans ses propos décousus, ses phrases sans fin, je comprends aussi le passage des gendarmes, quelqu’un s’est noyé. Beaucoup de chagrin, et d’anxiété, exprimés en émotions brutes, sans élaboration, sans plainte...

Je finis par apprendre par la fille d'Anna que Maryline et Rosette étaient deux cousines, dont elle était très proche. Qu'Anna a perdu 2 de ses 4 enfants : une fille noyée dans un puisard, et un fils décédé dans un accident de voiture. C’est donc à travers la reviviscence de ses pertes tragiques que cette femme exprime son angoisse, en l’impossibilité, incompréhensible d’ailleurs, de toute visite de ses deux enfants restants. Son soleil est son petit-fils, Nicolas. M’en parler lui amène le sourire, jamais très loin des larmes. Et puis il y a « le petit blanc », un aide soignant qu’elle appelle ainsi à cause de sa blouse. Ils entretiennent une relation complice, et il l’appelle par son surnom, Ninie.
Un des membres de l’équipe, issu du même quartier que Anna, m’apprend qu’elle tenait une sorte de café commerce. Très sociable, elle recevait et aidait nombre de personnes. Quel contraste avec la Anna d’aujourd’hui, parfois si taciturne et réactive face à la moindre tension !
La relation thérapeutique s’approfondit. En avril, Anna a perdu beaucoup de poids. Comme à mon habitude, faisant confiance à ses ressources pour me comprendre, j’aborde spontanément avec elle le fait qu’elle ne s’alimente plus, que cela nous soucie. Je lui explique que j’ai pensé à elle hier, en lisant un article sur les personnes âgées qui arrêtaient de s’alimenter parce qu’elles ne supportaient pas d’avoir besoin d’aide pour aller aux toilettes (3) : est-ce pour cela qu’elle ne mange plus ? « Non, je ne crois pas ». Alors, sait-elle pourquoi ? La réponse est nette, bien énoncée et cohérente. Elle tombe comme un couperet « À quoi bon vivre comme ça ? ». Je lui fais part de ma compréhension, elle a le droit de penser et ressentir cela. Puis, petit à petit, elle accepte que je lui propose un entremets, une crème hyprotéinée. Elle ne mange pas seule, je dois la nourrir à la cuillère, alors que la plupart du temps elle reste assise sur son lit.

Pendant cette période, Anna est très tactile, me prend facilement la main, et apprécie de sentir une présence chaleureuse à son côté. Elle arrive à se détendre par brefs instants, ses yeux passant d’une tristesse insondable, son discours d’un fouillis total, à une forme de relâchement, un « Enfin, tu sais bien... ». À mon arrivée ou lors de mon départ de sa chambre, il n’est pas rare qu’elle m’attrape pour me serrer dans ses bras... Difficile de conserver les distances physiques imposées autant par le métier que les gestes barrières, mais le masque et la distance intérieure, nécessaire et suffisante, se maintiennent.

« Ton frère était là ce matin… »

Vient le déconfinement, la reprise des visites de la famille. Les miennes se poursuivent également. Les échanges continuent avec Anna, de mots, de nourritures affectives et effectives. Elle accepte de manger un peu plus et de plus en plus avec l’ensemble des soignants, mais la plupart du temps au calme, dans sa chambre. Elle reprend du poids.

Et puis, petit à petit, notre relation évolue. Comme si, forte d’avoir repris ses repères affectifs, Anna me désinvestissait de cet aspect en me maintenant à une distance plus « raisonnable ». Elle ne parle plus des deuils de ses enfants, Maryline et Rosette ont disparu, mais évoque ses parents. Toujours dans un embrouillaminis de mots, de phrases et d’idées, elle me parle du fait de vivre ici, comme c’est insoutenable, qu’ils ne sont tous que des « vieux tristes ». Souvenirs et présent toujours mélangés, ce sont des parents qui vivent ici avec elle. Anna est passée d’une évocation anxieuse de ses proches manquants, à celle plus dépressive liée à l’Ehpad, au deuil d’une vie passée. Passage du trauma de l’abandon à un retour à la réalité maintenant que les proches sont de nouveau admis dans son entourage ? Je me sens investie en tant que « psy », et plus comme une sorte de proche...

Même si les relations avec les autres résidents ne se sont pas améliorées (elle reste hypersensible à la moindre tension), Anna prend aujourd'hui tout ou partie de ses repas dans la salle à manger de l’unité. Elle identifie nombre de soignants, en particulier deux hommes. Lorsqu'elle me dit : « Ton frère était là ce matin ! », je sais qu’elle me parle d'Antoine, un collègue. Elle fait parfois mention de mon mari, de mes sœurs, ou de ma mère, mais il reste clair que ce sont les membres de l’équipe.

Progressivement, c’est comme si les repères retrouvés lui avait permis de réinvestir son présent, et même si elle le vit comme parfois anxiogène ou dépressant, d’y regagner quelque autonomie, pour mettre ses chaussons, manger seule un yaourt.

Anna continue de passer la plupart de son temps dans sa chambre, à l’abri des autres et de sa propre colère, réfugiée dans une solitude qui la protège et l’enferme. Même si, comme avec beaucoup de résidents, je me sens parfois impuissante à l’apaiser dans sa souffrance, Anna me confirme à sa manière dans mon rôle et ma fonction.

« Non, non, non, si, si, si, oui, oui, oui... Oh, tu sais bien : tu viens quand tu veux, ma fille ! ».

1– Ploton, Louis, La Personne âgée, Chronique sociale, 1998.
2– Anna présente 3 des 4 types de troubles caractéristiques de la démence : le troubles affectifs et émotionnels, les troubles comportementaux et les troubles des instincts (absence de trouble psychotique). Croisile, Bernard, Alzheimer, que savoir ? Que craindre ? Qu’espérer ? Odile Jacob, 2014.
3– Article de Mitra Khosravi, Santé Mentale n°246 (mars 2020)


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