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La peur est partout

Au CMP, la peur est partout. Les soignants qui rechignaient à mettre des masques ne les quittent plus... Les mains s’abiment au gré des nombreux lavages... Les soignants sont bien démunis, presque nus. Mais loin d’être impuissants ils apprennent à se muscler face au danger.

Un jour après l’autre… C’est ce que je me dis chaque matin depuis une semaine comme un mantra avant de sortir pour me rendre au CMP. Mes pensées sont parasitées par ce quotidien. J’ai parfois le sentiment de ne plus parvenir à raisonner pleinement. Une routine rassurante est néanmoins préservée. Le réveil réglé comme chaque matin à 6h30, un passage par le dressing, la salle de bains, le café noir, bref, rien qui ne vient déroger à ma routine habituelle. Surtout éviter les infos à la radio pour se préserver encore un peu. Les informations qui parviennent jusqu’à mon CMP sont suffisamment nombreuses et alarmantes pour ne pas en rajouter. C’est presque une chance de devoir travailler, d’avoir un trajet et un but. Un aller puis un retour.

J’enfourche ma moto, le moteur s’ébroue dans un rythme apaisant. Mes pulsations cardiaques se calent sur le ronronnement du bicylindre. L’espace d’un instant, je me prends à rêver d’une longue balade. Juste la route et moi.

C’est presque ça, juste un bout de route et moi et…beaucoup de passants encore finalement. Bien sûr, il y a des gens qui portent des sacs de provisions, et d’autres qui se baladent pour s’aérer. Mais en chemin, je croiserai encore des groupes de gens attroupés de bon matin pour deviser des infos de la veille. Derrière mon casque j’ai envie de leur crier : « confinez-vous ! »

Face au danger, Gaêtan est prêt !

Arrêtée à un feu, je vois passer à quelques mètres de moi Gaëtan. Son regard est fixe, il marche sans prêter attention à l’environnement, rapidement, ses bras s’agitent le long de son corps comme s’il défilait. Gaëtan est un patient que je connais bien. Du temps où j’étais en intra, il avait connu de multiples hospitalisations pour des décompensations avec  un délire de persécution souvent au premier plan. Un moment en particulier me revient. Incarcéré pour des délits mineurs en maison d’arrêt, j’étais allée le chercher avec un collègue en ambulance dans le cadre d’une de ses décompensations. A cette époque où on parlait encore d’hospitalisation d’office, Gaëtan était sous le coup d’une HO carcérale. Son état psychique nécessitait un transfert vers le centre psychothérapique pour une prise en charge hospitalière. Habituée de ce genre de prise en charge, j’ai été néanmoins surprise par la tenue inhabituelle des surveillants pénitentiaires à mon arrivée. Cinq d’entre eux, casqués, portaient gants, boucliers et matraques. Ils nous attendaient pour « extraire » Gaëtan. Un choc visuel eut lieu de part et d’autre.

Du côté des soignants, c’était la surprise totale car, au fond, Gaëtan était un patient connu, toujours agressif mais finalement jamais vraiment violent. Nous avions découvert ce jour-là que les gants de cuir étaient censés protéger le personnel pénitentiaire d’éventuelles morsures. Face à nous, les surveillants paraissaient sidérés de ne voir débarquer de l’ambulance que deux soignants en blouse dont… une femme. Deux missions distinctes, deux regards. Loin de moi de vouloir juger nos collègues de la pénitentiaire, personne ne pourrait prétendre faire mieux à leurs places. Toutefois, ce qui m’est apparu alors, c’est une part de ce qui rend particulier le métier de soignant et l’endroit depuis lequel nous nous positionnons pour poser notre regard clinique. Ce dernier a été ébranlé lorsque j’ai découvert enfin Gaëtan au sortir de sa cellule. Ce jeune homme au physique quelconque que nous avions laissé stabilisé au sortir de sa dernière hospitalisation quelques mois auparavant était métamorphosé. Il avait laissé place à un body builder aux muscles saillants et au physique de Dieu Grec dont le visage traduisait sans peine la peur. Gaëtan tenait des propos décousus. Tout à sa persécution, il enchainait pompes, abdominaux et autres exercices physiques jusqu’à en faire bien plus que ne pourrait logiquement supporter sainement un corps. Le délire a parfois des vertus...  Fort de cette carapace de muscle, il imposait la crainte autour de lui. Particulièrement véhément avec les personnes en uniforme, il n’a pas tardé à reconnaitre les soignants à qui il évoqua les risques qu’il encourait depuis son incarcération. Entre passages à tabac, abandon dans sa cellule sans nourriture, brimades en tout genre dignes d’un film de genre (carcéral), selon lui il « risquait gros ». Rien n’avait encore eu lieu d’après lui, mais il l’affirmait, tout le personnel de la prison lui voulait du mal, et c’est son psychiatre, le « persécuteur en chef », qui manipulait tout le monde. En l’attente du moment fatidique, il se préparait inlassablement, fort de son physique impressionnant. Face à ce danger supposé mais vécu comme imminent, Gaëtan était prêt. Par la suite, au fil des années, son apparence physique deviendra un indicateur clinique de son état mental. Dans la salle de transfert de la maison d’arrêt me vint alors une réflexion. Entre le fight, le flight et le freeze  (fuite, lutte, inhibition) décrit par Cannon puis Laborit en réaction à la peur, le choix de Gaëtan était simple.       

La peur est partout

Difficile de ne pas faire le lien entre le Gaëtan d’alors et notre vécu au CMP à l’heure du Covid-19.  Au CMP, la peur est partout. Les soignants qui rechignaient à mettre des masques ne les quittent plus. Les mains s’abiment au gré des nombreux lavages. Au quotidien, des lavages quasi chirurgicaux ont remplacés les lavages simples. Après les masques, le SHA (soluté hydro alcoolique) est devenu un précieux sésame, un véritable graal qui remplit maintenant sa fonction symbolique de gant invisible. Lorsque j’étais étudiante, des infirmières de la vieille école s’aspergeaient les mains d’alcool avant de rentrer dans les chambres. Ce geste d’une efficacité plus qu’aléatoire en termes d’asepsie (et dont je me moquais alors, forte de l’enseignement au plus près de l’état de l’art que j’avais reçu), je me surprends à le reproduire plusieurs fois par jour à coup de gel. La lutte contre notre ennemi invisible passe par une addition magique dont la formule nous est donnée par l’OMS, alcool à 96%, glycérine et eau oxygénée. Les pharmacies hospitalières sont mises à contribution pour en produire.

Il faut se rendre à l’évidence, c’est bien de peur dont il s’agit. Un objet abstrait « typiquement flou » comme le souligne Edgar Morin (1). Si la peur est toujours peur de quelque chose, dans cette actualité l’objet de cette peur est invisible, ce qui n’est pas sans le rendre plus effrayant. Ce concept universel de peur a une étymologie qui renvoie au choc. Pavere évoque l’émotion face au danger qui nous nivelle et nous aplatit. Un synonyme latin pour signifier la peur est tremor qui renvoie au frisson, au vacillement. Ce terme évoque tout à la fois ce qui tremble et fait trembler. Aplatissement, frisson et tremblement constituent quelques symptômes auxquels nous prêtons particulièrement attention aujourd’hui. La vie est d’une délicieuse ironie. Philippe Vuitton  évoque des peurs redondantes qui se répètent jusqu’à nos jours de manière cyclique, telles celles liées à l’écologie, comme à l’époque d’Hippocrate (377 AJC) ou de Galien (210) où il est recommandé à l’homme de se préoccuper de la qualité de ce qu’il boit et de ce qu’il respire. Tiens donc... (2)

Le Robert définit la peur comme un : « Phénomène psychologique à caractère affectif marqué, qui accompagne la prise de conscience d’un danger réel ou imaginaire ou d’une menace ». Le Littré évoque quant à lui une « passion pénible excitée par ce qui est dangereux, menaçant, surnaturel ». Tout est dit qui se rapproche de l’actualité. Pas de peur sans objet. Dans notre cas, même si l’objet en question est infiniment petit, il existe bien ! On retrouve les attributs de ce concept tel que décrit par Graziani  (3). Citons, sans être exhaustif, le lien clair entre le danger et la peur, le caractère d’urgence, les sensations physiques qui accompagnent l’émotion ressentie et les aspects habituellement épisodiques (auxquels nous aspirons tous).

Peur de ce que l’on respire et de ce que l’on touche. Entre accueil physique à minima des patients au CMP et les visites à domicile incontournables, difficiles de ne pas être inquiet. Nous voici bien démunis, presque nus. Ajoutons à cela la peur de l’amende. De nombreux soignants ont dénoncés dans notre hôpital des amendes reçues pour défaut de présentation de l’attestation de déplacement dérogatoire avant que des justificatifs hospitaliers ne soient enfin instaurés. Nus disais-je donc, mais pas totalement impuissants. Des traitements font l’objet d’essais cliniques, l’espoir persiste. A notre petit, mais indispensable niveau, nous pouvons continuer à répondre à nos missions dans ce contexte inédit, tout en célébrant Florence Nightingale, pionnière de l’hygiène qu’elle posa même en fondement des savoirs infirmiers. De là à y voir une manière de se muscler face au danger, il n’y a qu’un pas.   

Le feu passe au vert, je reviens à la réalité. Gaëtan s’éloigne.

Tiens, il a fait du sport dernièrement…

  1. Edgar Morin, « Les anti-peurs », revue communications, n°57, 1993, p121 à 130
  2. Philippe Vuitton, Peur ? Pour en finir avec les lieux communs, Paris, Ellebore, 2006
  3. Pier Graziani, Anxiété et troubles anxieux, Paris, Armand Colin, collection 128, 2005, p14 et Les concepts en sciences infirmières, Association de Recherche en Soins Infirmiers, Mallet Conseil, Lyon, 2012.

Anna Mondello


< Il ne me reste plus qu’à me taire et à la laisser raconter...
Un peu de poésie dans un monde trop brut >