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Didier semble ravi et enfin apaisé...

Pour Didier, un patient souffrant de schizophrénie, suivi tant bien que mal au CMP car peu respectueux de ses rendez-vous, l'hospitalisation est vécue comme un refuge face à la montée de ses angoisses liée au Covid-19.

Au CMP, depuis l’apparition du Covid-19 chaque soignant a contacté les patients dont il est le référent et les entretiens infirmiers se programment dorénavant si possible par téléphone. Les quelques VAD qui subsistent se transforment alors « en véritable aventure ».

Les journées sont rythmées par le point d’info du matin qui marque le début de la journée à venir. D’un point à l’autre, nous suivons les évolutions de l’organisation des soins et en profitons pour prendre des nouvelles des collègues de l’intra. Nous avons ainsi découvert que l’hôpital est en rupture d’approvisionnement de certains matériels (seringues à gaz du sang, écouvillons...). Nos pensées vont vers nos collègues des unités de soin dédiées à la lutte contre le virus. En intra,  nous apprenons que Rémi, un jeune psychiatre de retour de voyage, est confiné chez lui après avoir présenté tous les symptômes.  Nous évoquons et partageons toutes ces infos gravement autour d’un café, non sans respecter le mètre de distance devenu réglementaire.

Des patients continuent de se rendre au CMP. Certains viennent pour leur injection d’antipsychotique à action prolongée, leur pilulier ou leur consultation médicale, d’autres pour partager leur angoisse, retrouver leurs soignants, obtenir des informations pour se rassurer. Parmi eux, il y a Didier, un patient souffrant de schizophrénie que nous n’avons pas vu au CMP depuis des semaines. Il y vient parfois, mais jamais aux rendez-vous fixés. Son psychiatre a pris l’habitude de le recevoir lors de ces visites impromptues. Pour tout dire, je le croise plus fréquemment en ville, où il déambule chaque jour, que dans les lieux de soins qu’il fuit autant que possible. Les rares fois où Didier a accepté la présence d’un soignant à son domicile il l’a accueilli très chaleureusement dans un logement à son image : encombré et incurique jonché d’objets du quotidien.

Didier est passé au CMP en milieu de semaine une première fois la veille d’un rendez-vous avec son psychiatre. Il ne parvient pas à formuler le but de sa venue, ses propos sont décousus et incohérents. Il repart aussi vite qu’il est venu non sans agressivité pour le collègue qui tente d’interroger sa détresse. Le lendemain il revient toujours aussi véhément et profondément inquiet. Didier semble si vulnérable qu’une hospitalisation est décidée pour le protéger des possibles conséquences de sa décompensation dans un contexte où la déambulation dans les rues n’est plus possible.

Nous decidons de conduire Didier en hospitalisation avec la voiture du CMP. Protégés d’un masque et d’une paire de gants, nous voici en route vers le centre psy, trois occupants dans le même véhicule. D’emblée, Didier semble rassuré par l’idée de l’hospitalisation et accepte l’accompagnement. Le trajet s’effectue dans une ambiance à l’image de la ville que nous traversons, silencieuse. Depuis le début du confinement, il règne une sorte de  panique sourde ou que l’on aille.

Je regarde par la fenêtre de la voiture, mes pensées s’égarent. Par je ne sais quel hasard, je me remémore les « sorties de fugue » auxquelles je participais dans mon jeune temps. A l’époque, lorsqu’un patient fuguait, il n’était pas rare de prendre une voiture de service pour tenter de le ramener, la plupart du temps en faisant fi des aspects juridiques inhérents au fait de quitter son unité de soin pour tenter de convaincre le dit fugueur de bien vouloir rentrer. Souvent nous ne le rattrapions pas et lorsque cela arrivait soit il revenait avec nous, soit…il fuyait encore plus rapidement avec tous les risques en terme de responsabilité que l’on peut imaginer. Ce genre d’équipée avait son adage chez les soignants : « si le patient qui a fugué est partit vers la droite, alors allez le chercher vers la gauche ». Obligation de moyens mais pas des résultats…   Etrange de penser à tous cela dans ce contexte.

Le passage par l’unique porte d’accès de l’hôpital me ramène à la réalité. Les agents de sécurité veillent sur les allées et venues. Encore un check point. Au Centre psy règne un silence pesant. Les unités sont fermées et chacun y est confiné. Après avoir traversé une ville morte nous déambulons dans le bâtiment moderne de psychiatrie d'où n'émane aucun bruit. Je me surprends des transmissions que nous effectuons presque en chuchotant à nos collègues de l’unité.

Didier semble ravi et enfin apaisé, il s’assied dans le hall du service de soins. Avec un sourire éclatant et  demande à l’aide-soignante en poste : « qu’est ce qui est prévu pour le repas ce midi ? ».

Anna Mondello


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