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Demain, tous soignants...

Lundi matin. Nouvelle semaine au CMP et avec elle une organisation réactive aux annonces de notre direction. Les théoriciens du changement nous le disent, vivre c’est changer ! Mesdames et messieurs les soignants, Kurt Lewin père de la psychologie sociale (1947) est fier de nous ! D’autant qu’avec le Covid-19 le changement est quasi constant. Il ne s’agit pas, ici, d’un changement planifié puisque pour la plupart d’entre nous n’avons pris la pleine mesure de la situation qu’après l’annonce du président de la République il y a une semaine. Au chapitre des questions d’organisation du moment, les propos de Lewin rythment une temporalité bien courte. Son classique modèle de changement "décristallisation-transition-recristallisation"  (1) fait place à un changement permanent et rapide A peine avons-nous intégré les nouvelles données que d’autres sont annoncées. A l’instant où j’écris nous apprenons qu'il faut fermer les salles d’attentes des CMP. Entre injonctions paradoxales et recommandations en tout genre difficile de s’y retrouver. La question du port du masque pour les soignants de psychiatrie en est un exemple, la durée de son efficacité une fois posé sur le visage au cours d’un poste de travail en est une autre...

Voyons le programme du matin… le point d’information du cadre de santé, puis, je rencontre par téléphone deux patients et en toute fin de matinée une VAD que je ne peux éviter. Il faut aller chez Luc et Nadège qui ne peuvent se rendre au CMP. Nadège est en rémission d’une leucémie et Luc transpire constamment l’angoisse. Tous deux sont suivis au CMP, l’une pour sa schizophrénie, l’autre sa névrose. Ils sont cloitrés chez eux. Luc et Nadège se sont rencontrés au CMP et mariés l’année dernière. Un gentil couple. Je vais les voir, très à distance physique pour leur amener des attestations de déplacement dérogatoire qu’ils ne sont pas en mesure d’imprimer et leurs traitements.

L’entretien se tient à distance les uns des autres, le portail de leur maison, frontière symbolique, nous séparant. Cette distance physique n’empêche en rien la proximité, les premières paroles du couple interrogent ma santé et celle de ma famille.

En cette fin de matinée, je me rends chez eux à pied et traverse donc une ville silencieuse et étrange. Les pas d’un premier joggeur résonnent et me tirent de mes pensées, présence  incongrue dans le centre-ville déserté. Plus loin, je croise une famille, le père, ula mère, deux enfants en bas âge. Tiens, un autre coureur, on est sportif par ici. A chaque personne croisée, je m'écarte bien plus qu’à l’accoutumée. La volonté farouche de maintenir le soin coûte que coûte n’exempte pas de la peur qui est la mienne, ni mon agacement lorsque je croise des flâneurs en groupe. Au détour d’une rue un jeune homme aux allures d’étudiant m’offre un sourire qui illumine mon trajet. Je lui donne le mien en retour. Dans cet assourdissant silence,  difficile de rester extérieur au spectacle de la rue. Heureusement, il est encore des rencontres même fugaces qui éblouissent. Comme chaque soignant de psychiatrie, l’interaction m’anime.

L’enfermement de Nadège et de Luc dans les circonstances de leurs troubles passés me ramène à la notion de confinement. Confiner, c’est enfermer quelqu’un ou s’enfermer soi-même nous dit le Larousse. C’est se limiter, se borner à une activité quelconque, unique ou restreinte. L’étymologie nous en précise encore le sens avec confinner. Il y a d’une part le fait de forcer quelqu’un à rester dans un espace limité mais, chose étrange, le fait « d’être proche de » par la parenté ou encore « d’être sur les confins de… ». Confiner pourrait alors, tout à la fois être envisagé sous l’angle de la restriction et d’une mise à distance mais aussi par celui de la proximité. Etrange notion.

Avec les quelques VAD maintenues et les entretiens réalisés par téléphone, nous tentons de maintenir pleine la relation, littéralement de continuer à naviguer aux confins de la relation. Au CMP, infirmiers, psychiatres, psychologues, secrétaires, assistantes sociales et femmes de ménage (et tant d’autres dans les coulisses) contribuent au maintien d’un certain équilibre. Une homéostasie. Chaque échange nous ramène au Covid-19. Chacun d’entre nous tente de faire sa part dans ces circonstances inédites. En ce qui me concerne, outre les soins classiques et autres recommandations d’usage, j’enjoins les patients à respecter les règles du confinement. J’imprime des attestations de déplacement et en rappelle les règles dès que possible dans une forme d’éducation thérapeutique d’un genre nouveau. Je m’amuse à imaginer le contenu d’un programme ETP qui s’intitulerait « Lutter contre le repli autistique à l’heure du confinement obligatoire » en espérant que, bientôt, tous cela soit derrière nous.

Comme beaucoup, je suis agacée par les groupes de flâneurs inconscients. Certes, les français sont attachés à leurs libertés et aux libertés individuelles. En psychiatrie, les débats et l’évolution sur le recours à l’isolement des patients en témoignent. Toutefois, à l’heure du Covid-19, refuser de se conformer aux règles, de se confiner donc, n’est-ce pas au fond une résistance nocive au changement ? On peut être épris de liberté et accepter quelques contraintes temporaires pour le bien de tous. Les cliniciens que nous sommes savons que lorsque la maladie n’est pas visible il est toujours difficile pour le patient de se l’approprier et donc de s’engager dans un processus de soins. Le Covid-19 est un virus et, par définition il est invisible. S’assimiler, c’est s’adapter envisageait Piaget qui voyait dans l’adaptation une forme de conservation et de survie…tout est dit. Entre adaptation et accommodation, il nous faut assimiler cette nouvelle donne pour maintenir un équilibre déjà bien ébranlé depuis plus d’une semaine.

Confinons-nous en restant chez nous tant que possible, mais sans nous enfermer. Confinons-nous dans tous les sens de ce verbe en étant proche les uns des autres et solidaires. Les nouvelles technologies nous y aident. Et vive les apéro partys sans modération de la relation et des interactions (pour ce qui est du contenu des verres, libre à chacun de faire son choix).  Des collègues de gastro-entérologie de l’hôpital ont créé un groupe sur un réseau social bien connu avec un rendez-vous fixé chaque soir pour des échanges de bons mots et de photos. Une sorte d’étayage commun et solidaire fait de quelques instants d’échange.

Dimanche matin des cloches ont sonnées en soutien à des soignants qu’on applaudit chaque soir à 20 heures. Transformons-nous donc tous en soignants en respectant les seules règles qui prévalent à ce jour et applaudissons nous chaque soir.

Demain, tous soignants…

Anna Mondello

(1) Le psychosociologue Lewin (1951) a développé le modèle de changement en trois phases suivant : :

  • Décristallisation. On crée le besoin de changement en raison d’un mécontentement face à la situation.
  • Transition. On identifie et on mobilise les ressources nécessaires pour effectuer le changement.
  • Recristallisation. On introduit de nouvelles façons de travailler dans l’organisation.


< Un peu de poésie dans un monde trop brut
Didier semble ravi et enfin apaisé... >