CGOS août aide remboursable

Exclusivités web

Le monstre de glace

Lassitude du quotidien, sentiment d’inutilité… Face aux difficultés, Christophe doute. Ses certitudes et ses espoirs s’ébranlent. Dans une curieuse inversion des rôles, un patient l’interpelle et cherche à prendre soin de lui…

Lentement, dans un silence absolu, le mastodonte glisse sur l'eau, Le soleil se reflète sur sa blancheur immaculée . Devant lui, l'immensité de la mer. Et le silence. Majestueux, le monstre de glace inspire crainte et respect. Fascinant iceberg.

Comme mes voisins de canapé, devant le petit poste de télévision, je suis saisi par la beauté de ce spectacle et happé par la magie de cet autre monde, si loin du nôtre. Si loin du mien dont, plus que jamais, je doute. Car à cet instant je doute de tout, de moi-même et de mon métier d'infirmier de psychiatrie.

Depuis quelques jours, ce doute m’envahit insidieusement. Il est un poids invisible, une valise à traîner, un boulet à mes pieds. Une montagne, un brouillard, un nuage, un voile noir dans mon esprit. Impalpable. Chaque jour est une épreuve, chaque patient une crainte, chaque collègue un étranger. Et comme si ce n'était pas suffisant, la culpabilité m’oppresse.

Comment en suis-je arrivé là ? Que m'arrive-t-il ?

Je connais bien ce service où j'ai fait mes premiers pas de soignant. J'y ai beaucoup appris, des patients et de mes collègues. Mais je doute. De ma place dans l'unité, des soins que j'y dispense, des décisions que parfois je ne comprends pas, des avis divergents de mes collègues, du bien être relatif de mes patients, et de mille choses encore. Pris par la tourmente, je ne peux plus avancer.

Je m’interroge : À quoi bon? La résignation me pousse jusque dans le service. J'y erre, de chambre en salle de soin, d’ordinateur en photocopieuse, de salle de pause en salle télé à la recherche d'un signe quelconque, d'un message dans une bouteille ou de la lumière d’un phare qui pourrait me guider. Mais je ne trouve que la brume, plus dense encore, plus angoissante. Autour de moi, des éclats de voix de patients, des rires, des questions, des pleurs et des discussions se mêlent les uns aux autres dans un étrange brouhaha devant lequel je ne suis plus qu'un spectateur triste et étranger. Je suis abattu et coupable.

Le monde est étrange. A des milieux de kilomètres, un iceberg va calmement au gré des courants. Et moi je sombre.

 

Lorsque les rôles s’inversent…

« Tu connais Ernest Hemingway, Christophe? »

 Cette étonnante question provient de Monsieur V., le patient le plus âgé du service, assis à mes côtés. C'est un passionné de littérature et de petites histoires dans la grande Histoire. Aujourd'hui, je suis las de ses anecdotes. Monsieur V. me raconte cependant comment Hemingway, écrivain et journaliste, impatient de rejoindre le champ de bataille de la Première Guerre mondiale, avait été engagé comme ambulancier à la Croix-Rouge italienne en 1918, à l'âge de 18 ans. Un jour, alors qu’il venait d'être grièvement blessé aux jambes par les éclats d'un obus, il avait héroïquement sauvé un compagnon d’armes en le portant sur son dos jusqu'au poste de secours avant de s'effondrer lui-même. L'exploit, ou le miracle, était tel que plus tard, on avait utilisé les éclats extraits de ses jambes comme porte-bonheur. C'était d'ailleurs à cette occasion, pendant ses soins, qu'il avait rencontré une certaine Agnès, une infirmière avec laquelle il avait vécu une histoire passionnelle. Malheureusement, celle-ci avait été écourtée par la demoiselle quelques mois plus tard, au prétexte que leur différence d'âge était trop importante, de près de dix ans.

L’histoire est fascinante, mais pourquoi et de quel recoin de son esprit est-elle sortie ? Je l'interroge : « Cette histoire est passionnante, mais pourquoi me racontez-vous cela Monsieur V.?

Parce que tu es épuisé, Christophe. Cela se voit comme le nez au milieu de la figure! »

Je suis stupéfait. Cet homme a deviné ma souffrance, que j’imagine imperceptible. Je suis gêné devant cette inversion des rôles, et perplexe aussi, car je ne comprends pas le lien entre l'instant présent, Hemingway et moi-même. À vrai dire, je ne comprends plus rien. Mes certitudes et mes espoirs se délitent comme ces tonnes de glaces qui fondent puis s’écroulent dans l'Arctique.

 

Avancer ou fondre

« Le neuvième, Christophe… Le neuvième… Hemingway a écrit que le déplacement majestueux de l'iceberg est dû au fait qu'un neuvième seulement se laisse voir à la surface de l'eau », me dit Monsieur V. Puis il m’explique les liens que je ne parviens pas à faire. Entre ce qui se voit, et ce qui ne se voit pas. Le visible et l’invisible. Entre le bon et le moins bon, le lumineux et le sombre. Entre la souffrance et l'héroïsme d’Hemingway. La passion et les doutes de la jeune infirmière rencontrée sur le front. L’émergé de l’iceberg et l’immergé…

Enfin, le patient me laisse seul avec cette énigme impossible. Après un chaleureux sourire et une main qu’il pose délicatement sur mon épaule comme s’il était l’infirmier et moi le patient, il se lève et me dit cette phrase extraordinaire : « Christophe, l’iceberg ne doute pas, il avance. Sinon, il fond. »

 

« Ne laisse pas le doute t’emporter »

Plus tard, c’est ma collègue expérimentée, Germaine, qui me porte sur son dos comme le vieil Ernest et me sauve de la noyade. Elle m’éclaire à propos du message subliminal de Monsieur V.

« Christophe, Monsieur V. a raison. Avant d’être des soignants, nous sommes des humains. Avec nos forces et nos faiblesses. Il a perçu tes doutes et a probablement voulu te dire, à sa façon, d’avoir confiance. Car comment ne pas douter quand un obus a brisé nos jambes ? Comment ne pas douter devant la passion d’un amour en temps de guerre? Et enfin comment ne pas douter quand le soleil tape si fort qu’il peut nous faire fondre ? Pourtant, le blessé s’est relevé, l’amour a vécu et l’iceberg avance. Et en ce qui nous concerne, comment ne pas douter devant la difficulté et la multiplicité des situations que nous prenons en charge ? Ton doute est légitime, je doute souvent aussi. Ne le nie pas et ne le laisse pas t’emporter et t’épuiser, comme c’est le cas en ce moment. Au contraire, accepte-le et utilise-le, car un soignant qui doute est un soignant attentif, vigilant. C’est ce doute qui va te porter comme la partie immergée de l’iceberg porte celle que l’on voit, comme un socle bienveillant et vaillant. Bien entendu tout cela est facile à dire. Mais ici tu n’es pas seul dans une tranchée ou sur la banquise. Tu as l’équipe à tes côtés. »

 

Quand le patient soigne à sa manière…

Le doute comme un socle. Comme me l’a dit Germaine, ce n’est pas facile à intégrer. Mais après plusieurs jours de travail et de réflexion, je rebondis, avec l'aide de mes collègues soutenants et surtout ma collègue attentive, toujours présente. Elle aussi est mon socle, l’iceberg qui ne fond pas sur lequel je peux me reposer.

Depuis cet épisode, je doute souvent mais dans ces moments, je pense à mon malicieux patient qui avait pris ma place ce jour là, puisqu’il m’avait soigné, à sa manière. Puis je pense au courageux Ernest, à l’infirmière Agnès et surtout à cet iceberg vaillant qui a été le début de tout. À son majestueux neuvième. À sa lente et longue route au gré des courants. J’aurais aimé le saluer. Où est-il aujourd’hui?

Probablement s’est-il évaporé au rythme de mes craintes, balayées elles-même au rythme des obus que j’imagine parfois en repensant à cette folle histoire d’éclats porte-bonheur. Monsieur V. et Germaine ont raison, c’est évident.

Le doute n’est pas un frein, il est une force. Alors, comme l’iceberg j’essaie toujours d’avancer. Sinon je fonds.

 


< « Qui es-tu, derrière ta blouse blanche ?… »
La belle, le prince et le monstre >
Le monstre de glace

Partager cette page

Partager sur Facebook