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Des renforts avant la capitulation

Ce jour-là, Sylvia, infirmière, perd son calme avec un patient qui a la fâcheuse habitude de lui passer la main dans les cheveux. En furie, elle l'humilie et M. L. se tend à son tour… Comment calmer cette escalade de violence verbale qui ne mène nulle part ?…

Aujourd’hui sera une bonne journée, aujourd’hui j’arrête de fumer. Certes, c’est ma énième tentative, mais cette fois-ci, c’est la bonne, je le sais. Fort de ma résolution et sans aucun substitut nicotinique, je prends, à l’aube, mon poste dans l’unité de soins pour adultes.
Le service est calme depuis plusieurs jours. La plupart des patients tardent à se lever et les autres vaquent tranquillement à diverses occupations, sans bruit, ici ou là, au point qu’en milieu de matinée, une douce torpeur enveloppe le service. Le seul élément gênant cette agréable quiétude ambiante est un infirmier qui a entrepris le lessivage complet du poste de soin, ce qui n’est habituellement pas sa préoccupation première. Un infirmier qui range, désinfecte, classe, trie, écrit… Un infirmier comme une tornade sans tabac qui ne sait plus que faire pour calmer ses impatiences, qui mâche ses ongles, ses doigts et ses mains, puis ses stylos jusqu’à l’encre, moi.
Après ce travail harassant et sous les rires et les encouragements de mes sympathiques et compréhensifs collègues, je sors prendre l’air pour mesurer les progrès de mes nouveaux sinus. Je prends bien pris soin d’éviter tous les patients fumeurs, bien plus nombreux que moi et prêts à m’attaquer à coups de cigarettes, comme les soldats d’une armée redoutable. Quand un cri retentit.
 
Cris et menaces
Nouveau sportif, je cours à une étonnante et vertigineuse vitesse rejoindre ma collègue en danger. Mais visiblement, ce n’est pas elle qui a besoin d’aide, mais plutôt M. L., sur qui elle crie. Gêné, il semble en grande difficulté et recule tout en lui adressant son regard le plus noir.
Arrivé après l’incident qui a frappé comme un coup de tonnerre dans le service serein, je ne comprends pas ce qui se passe. Je reste donc en retrait et écoute ma collègue exiger avec force que ce patient garde ses distances et ne lui passe plus jamais les mains dans les cheveux. Elle refuse tout geste déplacé, tout contact physique et lui rappelle sa place de patient, et son statut d’infirmière.
Ma collègue Sylvia est connue pour être plutôt stricte et ferme, dans ses décisions et ses attitudes, mais à cet instant, elle se montre plus dure que d’habitude et presque menaçante, à tel point qu’une grande tension naît clairement dans les yeux du patient, et dans ses poings crispés désormais.
Craignant que la situation ne dégénère, je tente d’intervenir auprès de Sylvia en faisant tiers ou diversion. Malheureusement, cela ne fait qu’envenimer les choses puisque je suis désormais pris à partie par les deux protagonistes du conflit.
Sylvia m’explique les assauts répétés et les gestes déplacés et insupportables de M. L. qui souvent lui passe les mains dans ses cheveux. Le patient reconnait ce geste mais affirme n’avoir pas voulu la blesser. Il insiste alors sur la violence des mots et le ton humiliant de cette infirmière, qui n’a pas à lui parler ainsi, et encore moins devant les autres patients. Il est très tendu, il devient inquiétant et risque de s’énerver encore, nous pouvons le lire dans ses yeux.
Mais ma collègue ne parvient pas à se calmer, menaçant même le patient de sanctions. Je suis le témoin impuissant d’un conflit que je sais impossible à gérer.
Car à qui donner raison? À ma collègue qui s’est sentie agressée, au risque de voir notre patient ressentir une injustice et s’en prendre alors à elle ou à nous deux? À Monsieur L. qui est clairement malmené, au risque de discréditer ma collègue devant tous les patients?
Je suis perdu quand soudain ma nouvelle trachée brûle d’envie d’inspirer quelques milligrammes de nicotine, et même quelques grammes.
Mon regard se tourné alors vers le jardin où, au loin, derrière l’agitation, je vois des patients fumer. Tous semblent m’observer, chercher mes faiblesses, attendre la faille. Ils sont la cigarette, ils sont la tentation, le bonheur. Non, ils sont le danger, ils forment une armée qui s'appelle nicotine, entamant lentement et avec perfidie, le travail de sape de mon travail de sevrage...
Oui, la sape, cette vieille méthode de siège qui consiste à détruire les fortifications ennemies en s'attaquant à ses fondations. De l’Antiquité jusqu’à l’époque médiévale, des Romains et des Perses jusqu’à notre période contemporaine, combien de châteaux, de tours et de murs ont été détruits à coups de brèches, de trous et de fissures qui, à force de persévérance et d’ingéniosité, provoquent l'effondrement de l'édifice? Combien de murailles? Combien de villes fortifiées? Combien d'infirmiers désormais non-fumeurs?
 
Quand les renforts arrivent à temps…
Sylvia hurle encore sans mesurer l'impact de sa propre tension sur celle de M. L., qui se crispe davantage à chaque attaque de ma collègue. Tous ces cris et menaces viennent, comme des spasmes, secouer mon corps affaibli, fendant lentement mes fragiles fondations. Je me sens en état de siège, je lutte tant bien que mal, en priant secrètement pour que viennent des renforts, avant ma capitulation. 
Puis, comme dans les films qui finissent bien, ce jour-là les renforts arrivent, ils s’appellent Germaine.
De part son expérience et son éternelle bienveillance, ma collègue Germaine possède une incroyable faculté d’apaisement. En quelques mots, un geste ou un regard, elle parvient à détendre les situations les plus agitées. Elle est l'eau qui éteint le feu, le ciment qui colmate mes fissures.
Sans blesser ni l'un ni l'autre, dans un phrasé d'une grande douceur, elle s'impose dans le conflit comme une médiatrice. Elle «comprend» que Sylvia soit gênée par le geste de Monsieur L. et «reconnait» que le patient peut éprouver de la colère lui aussi. Elle évoque la fatigue et le malentendu, la tension et l’incompréhension, la maladresse et la crispation. Elle rassure Sylvia, qu’elle invite à se retirer, puis longtemps elle parle seule avec M. L. à qui elle demande de garder ses distances.
Puis le silence et le calme reviennent…
 
C’est à nous, soignants, de nous maîtriser…
Après cet épisode, Sylvia reste contrariée un temps mais ne tient pas rigueur à Germaine de son intervention. Le patient se détend mais ne parle plus à Sylvia, ni ce jour-là, ni les suivants.
« Nous sommes responsables, Christophe, de nos émotions et de nos attitudes… m'explique Germaine. Certes nous sommes humains et il nous est parfois difficile de nous maîtriser et de nous adapter. Mais nous devons essayer car nous sommes les soignants. Même si notre colère peut être parfois légitime devant le comportement difficilement acceptable d'un patient, ne risque-t-elle pas d’envenimer une situation déjà difficile? Et puis, leurs comportements ne sont-ils pas parfois induits par nos propres attitudes, conscientes ou inconscientes? Qu'ils nous agressent ou nous passent les mains dans les cheveux?  Quoi qu'il en soit, nos attitudes provoquent des contre-attitudes… Réagissons donc tant que possible paisiblement, en toutes circonstances, pour tenter d’amener chez nos patients de la sérénité et non l'inverse.»
Germaine a raison. Sylvia n'a pas réussi à contenir ses émotions et je n'ai pas su me positionner et apaiser ma collègue et notre patient, pris dans mon siège, mes attaques et ma lutte. Maîtriser ses émotions… Saurai-je toujours le faire? Je ne sais pas.
 
Le temps passe…
Depuis, M. L. est parti dans une autre ville. Peut-être passe-t-il encore ses mains dans les cheveux des infirmières. Ou peut-être pas.
Depuis, j’essaie de mettre en pratique les conseils de ma vieille collègue, à qui je pense encore souvent. Depuis, je repense aussi aux soldats, à l'armée, et ma fragile forteresse assiégée.
Je repense à tout cela avec nostalgie, vaincu mais heureux, en fumant.


< Il y a toujours un abri quelque part…
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