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Faire acte de présence

On pourrait écrire au fronton de tous les hôpitaux psychiatriques : « Ici on prend soin des éclats fragmentés de la misère des hommes ».

Passant l’autre jour dans une rue de Lyon, tôt le matin, j’entrevois sous un porche une forme engoncée dans un sac de couchage. Depuis l’endroit où je me trouve, il me semble que l’homme ou la femme couché là s’est enveloppé le visage dans une sorte de plastique transparent pour se protéger du froid et de l‘humidité. Je m’approche et réalise qu’il n’en est rien, le sac de couchage est sans doute bourré de quelques effets et là où devrait se trouver une tête son occupant à déposé en guise de baluchon un sac contenant ses objets de première nécessité… une gamelle de métal gris, cabossée, quelques canettes, une orange et un fatras brouillon où submergent des emballages de carton et je ne sais quoi encore.

Je me dis qu’il fait froid, que l’on pensera peut-être à proposer au propriétaire absent une place au sec et quelque chose de chaud. Mais qui s’occupera, et comment, des maigres objets de survie qu’il a « dans la tête »…

Je pense alors à la psychanalyste Nathalie Zaltzman qui parle de la « guérison psychanalytique » comme d’une tentative d’accueillir et de retenir ce qui est en passe de nous précipiter hors du monde. En psychiatrie, « nos » patients ont cette maladie là, des « troublés sous tous  rapports »,  rapports aux autres, à la société qui les a signifiés malades mentaux… un peu hors du monde « normal », mais aussi hors d’eux-mêmes,  au bord de la chute.

C’est sûr, il leur manque des mots pour se dire et s’articuler aux autres, alors ça passe par des crises d’agitation, des tentatives de suicide, des comportement addictifs, des délires, des demandes incessantes ou des replis et ça passe brutalement et souvent sans nuances dans les corps et les têtes des humains qui les entourent…

 

Investir, s’investir…

On souhaite que les soignants « investissent » les patients… Mais finalement on ne sait pas qui investit qui, qui dépose quoi chez l’autre, ni comment, et c’est aussi bien comme ça, parce que sinon nous tomberions tous hors du monde.

Pour accueillir cette détresse psychique, des femmes et des hommes, soignants du quotidien, heure après heure, font acte de présence. Faire acte de présence c’est insister sur ce simple fait que des êtres humains sont là pour cet accueil, ce travail, cette douleur d’avoir à se faire un peu le réceptacle de tout ça, et d’en faire, au mieux, quelque chose d’humain qui soit plus que le couvert et le gîte, quelque chose qui retisse des liens d’humanité avec cette misère psychique et sociale.

Et c’est un acte de présence qui s’éprouve et éprouve ces femmes et ces hommes, parce que les humains aux prises avec les limites et les troubles de l’humain sont sans cesse tirés vers leur refus de cette catastrophe là, mais aussi du côté de leurs propres vertiges vers l’inhumanité et son cortège de violence.

Ça ne se fait pas tout seul, ça ne se fait pas sans renouer infiniment avec des émotions, des pensées, des mots, des échanges et des histoires, qui font que tout redevient un peu partageable, un peu humain. Cela ne fait pas sans effort face à la facilité de simplement servir la soupe et les médicaments ou de décréter trop rapidement ce qui est bon pour l’autre. Ça ne se fait pas sans une institution qui s’y dévoue et s’en donne les moyens. Parfois tout est confondu et c’est du coeur de ce magma là que le soin peut advenir.

 Tomber hors du monde

On me parle l’autre jour de cette jeune professionnelle arrivée depuis peu dans un lieu de soins pour adolescents. L’un d’eux hurlait à glacer le sang et elle n’avait d’autre choix que de l’isoler dans sa chambre… Les hurlements redoublaient, l’adolescent martelait la porte de ses poings. Elle a tenté de le contenir, épuisée, pendant de longues minutes, sans succès, jusqu’à l’arrivée d’un collègue plus ancien vociférant : « qu’est ce que c’est que ce bordel ! » Effondrée elle a cherché plus tard à comprendre. Ce jeune elle était là pour le soigner mais un court et vif instant elle a souhaité le voir mort à défaut d’être apaisé, comme peut-être d’autres soignants avant elle… Elle aurait voulu partager ça avec ses collègues et s’y retrouver humaine comme eux, désarmée peut-être comme eux, traversée de haine comme eux, pour se frayer un chemin, avec eux. Elle aurait tant voulu.

Là où les hommes et les femmes ne se parlent pas de ce qui les éprouve et de ce qu’ils éprouvent dans leur travail soignant, sous couvert d’être « professionnels », donc à « bonne » distance, ils cessent de faire acte de présence, ils tombent hors du monde ou en font chuter d’autres à leur place. Là où les femmes et les hommes sont trop facilement convoqués pour se remplacer les uns les autres dans leurs fonctions, niant leur singularité et celle de leurs patients, alors ils tombent un peu hors du monde.

Là où… la liste est longue.

Une collègue me raconte ses visites à domicile (VAD) chez une dame âgée, qui se défend comme elle peut de sa mélancolie… J’imagine dans la pénombre et comme figée dans le temps, une maison où la vieille femme se voudrait quelque peu sorcière, ça lui laisse des pouvoirs maléfiques mais des pouvoirs quand même. Elle dit parfois en guise d’accueil : « Faites attention au mal que je suis capable de faire, prenez garde ! ». Chaque fois qu’elle ouvre sa porte c’est une surprise, un miracle qu’elle accepte encore ce lien là après avoir tout refusé. Je demande à ma collègue :

- «  Mais vous faites quoi ?

- Elle m’offre une cigarette de son paquet et moi, et bien, je lui en offre une du mien. Après on fume ».

C’est ça ou tomber encore plus hors du monde.


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