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L'être, le faire, ces questions au cœur du soin…

« Qu'est-ce que tu fous dans cette histoire ? » Confronté à l'étrangeté de la folie, à son propre sentiment d'impuissance parfois, l'infirmier en psychiatrie se pose souvent cette question… Que doit-il « faire », ou pas, avec les patients ? Comment « être » à leurs côtés ? Quelle place occuper ?

« Qu’est-ce que tu fous, bon Dieu, tu vas te bouger à la fin …   »
C’était il y a une trentaine d’années, au mois de juin. Il faisait chaud. A cette époque, on pouvait encore organiser des rencontres sportives inter-hôpitaux psy. C’était une tradition estivale. Les patients adultes et enfants s’y côtoyaient, occupés à différents jeux et « tournois ». Aux alentours de midi, on se croisait autour d’un immense barbecue en forme de demi-auge de métal, emprunté de manière quasi-rituelle aux jardiniers ou autres ateliers. Se répandaient peu à peu dans le parc de l’hôpital les odeurs de grillades, accompagnées de rires et de plaisanteries. Puis les petits groupes se dispersaient sous les arbres, cherchaient le répit de l’ombre. Privilège non questionné (!), les soignants avaient droit à un pique-nique accompagné de rouge, pas très bon, et bien sûr modérément ! Petit marqueur de différenciation non identifié en tant que tel bien sûr, même si certains disaient que : « Pour les alcoolos, bof… »
 
« Tu te prends pour un psychologue ? »
Je suis alors un jeune diplômé, ou en passe de l’être. Tout ça n’est plus très précis. Dans mon souvenir, je revois cet infirmier moniteur sportif, un costaud bien sûr. T-shirt blanc moulant sur des pectoraux impecs, logo de l’hôpital, bras musclés, un Monsieur Propre de la santé. Il accompagne un groupe de patients du CH Saint-Jean de Dieu, un hôpital psychiatrique de la région. Il encadre cette équipe engagée contre nous, ceux de Saint-Cyr, dans un tournoi de boules. Un patient résolument apragmatique vient de recevoir son coup de semonce verbal : «  Qu’est-ce que tu fous, bon Dieu, tu vas te bouger à la fin, tu te prends pour un psychologue ou quoi ? »
L’homme, la quarantaine, reste un court instant saisi. Longiligne, un peu courbé et bras ballants, emprunté, juste à côté du monde des autres et de l’agitation ambiante. Un chapeau de guingois sur la tête, les joues creuses et mal rasées, je le revois lui aussi de façon imprécise. Il a une allure déglinguée d’épouvantail, des fringues dépareillées trop lâches, des sandales peut-être… Comme hors du temps. Puis l’apostrophe réitérée avec encore un peu plus d’impatience se fraie un chemin : « Alors, tu te bouges ! » Elle lui arrache alors quelques pas traînants en direction du petit trait tracé au sol avec un bâton. C’est derrière cette marque éphémère qu’il doit se placer pour jouer. Sans dépasser. Il n’en finit pas, planté là en plein soleil comme au centre d’une arène, de regarder en s‘excusant autour de lui – quêtant des indices – comme s’il lui fallait repérer à quoi s’accrocher, reprendre pied. Suricate affolé.
Tout un effort à déployer pour se reconnecter avec ceux-là qui, autour, les doigts bruns de nicotine et noirs de brûlures, la clope roulée au bout des lèvres, parlent cérémonieusement, ou en phrases hachées et répétitives. Certains donnent des conseils appliqués, indiquent avec solennité le cochonnet, la boule « à pas toucher » juste à côté, parce qu’elle est « à nous »…  Un univers.
Mais voilà c’est dit : certains, ceux qui ne font rien, sont comme les psychologues. Il ne faudrait pas s’identifier à ces improductifs. (Quoique… ça pourrait parler aussi d’une envie qui ne se dit pas, se retourne et renverse, non ?)
 
 
L’être et le faire
Une quinzaine d’années plus tard, je suis dans le bureau d’un psychologue, à l’université de Lyon. Je parle d’un stage de Diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) que je suis en train d’effectuer. Je bute sur la rédaction difficile d’un mémoire, à partir d’un entretien improvisé avec une patiente au cours du stage. Je veux y pointer mon sentiment d’inefficacité, de ne rien savoir dire d’utile, mon dépit de ne rien pouvoir faire si souvent. Désarroi. Chute hors la puissance fantasmée des maîtres en psy. Perte de repères aussi, puisque en ces lieux le « faire est mal venu » et vite relégué dans les rangs du passage à l’acte.  Après un long silence encombré de ces bribes d’impossible à penser qui me bousculent au milieu d’insupportables contradictions, une phrase vient. Elle tombe de mon interlocuteur qui, jusqu’à présent, écoutait l’air un peu ailleurs, voire ennuyé, sans rien dire, plutôt indéchiffrable : « Ça n’est pas parce que vous ne faites rien que vous n’y êtes pas. »
Depuis, j’ai passé des années à remâcher ça, à le tourner d’un bord à l’autre, dans tous les sens, à en soupeser les implications et les contours et tenter de ressaisir en minutieux fragments ce que c’est, cette histoire, d’y être ou pas, indépendamment du faire ou pas. Et ça continue et n’en finit pas de « s’inachever ».
 
To be, or not to be…
Que fait-on lorsqu’on agit ? Et quand on ne fait rien ? Que construit cette distribution bien nette entre ceux qui font, ceux qui sont dans l’action et ceux qui a contrario se l’interdisent, pour être du côté de la pensée, d’une attention « ailleurs »… Vieux débat activité/passivité (ou réceptivité…). Vieux débat bien en passe d’être évacué complètement aujourd’hui, derrière les convocations à l’efficience et autres actions thérapeutiques. Comptabilité interminable des actions objectivables dont il est recommandé de garder trace et rendre compte.
Vieux débat encore avec son arrière-plan social de distribution des places entre les ouvriers / les patrons, ceux qui vont au cambouis opposés aux cols blancs, les « actifs » du soin confrontés aux penseurs. Dialectique indéboulonnable qui, tout en séparant, asservit, d’abord à l’intérieur de soi, comme si l’intériorisation de cette scission valait pour gratifier chacun, selon sa place dans cette répartition, d’une plus ou moins grande valeur humaine, alors, forcément, ça travaille, ça tiraille…
Et pourtant : on peut se situer du côté du faire sans y être. Sans y penser. Machinalement par exemple. Ou par habitude, par règlement, par protocole, par entêtement et la liste n’est pas close. On peut donner les bains, la soupe, les médocs et les ordres, et parfois tenir, c’est aussi ça. Et quelquefois, on s’en tient à cela.
On peut tout aussi bien être du côté du penser, sans y être. S’en foutre. Penser à autre chose. Ou plaquer des pensées prémâchées en prêt à porter. On peut s’absenter par la pensée comme on peut s’évacuer dans des actions. On peut penser pour l’autre, à sa place, sur lui, penser tout le bien qu’on lui veut…, le mal qu’on lui ferait, mais penser un peu le trouble d’être là sans rien sous la main ?
Alors faire ou ne pas faire, et penser, ça ne garantit rien… ou plutôt, ça ne garantit pas d’y être ou pas. Opératoire quand tu nous tiens…
Y être, ou pas. That is the question ! Pouvoir se servir de ça, cet être-là, que ce soit dans le faire, ou le non-faire, ou l’après-coup de tous nos actes, ou pas. Dans la pensée incarnée enfin dénudée de ces « faire »-là.
 
Du côté du soin infirmier…
Bien sûr, voilà qui ramène à la question de Jean Oury : « Qu’est-ce que je fous dans cette histoire » (1) ? Je l’entends aujourd’hui ainsi : comment est-ce que j’y suis ou pas… De quelle manière ? A quoi est-ce que je « participe » ?
Du côté des infirmiers en psy, on s’obstine farouchement à explorer et construire cela. Ce « comment » on se balade des être-là, des faires, des soins, des faires du quotidien, à ceux de la pensée. Comment on occupe et tient cette place-là, du côté d’un passage, d’une circulation, d’un mouvement. Cela, c’est bien spécifique aux soins infirmiers. On ne s’énonce professionnellement pas avec un « on est là pour parler ou pour penser  ». On en passe aussi, d’abord peut-être, par l’acte.
Pour nous le quotidien s’en mêle. Le quotidien à habiter. Le quotidien à repeupler. Le quotidien immensément déserté ou désespérément encombré de faires chaotiques et amoncelés. « Alors qu’est-ce que tu fous là, bon Dieu, qu’est ce que tu fous là ? »
 
1– Pour comprendre le contexte de cette question du psychiatre et psychanalyste Jean Oury, figure de la psychothérapie institutionnelle et fondateur de la Clinique La Borde, on peut se reporter à « Préalables à toute clinique des psychoses : dialogue avec Patrick Faugeras », J. Oury, éd. Érès, Toulouse, 2012.


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