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« C'est pas possible de se prendre toujours les mêmes tronches dans la tête chaque matin ! »

« C’est pas possible de se prendre toujours les mêmes tronches dans la tête chaque matin »

Nous sommes en train de faire le relai rituel entre l’équipe de nuit et celle du matin, pour s’assurer que tout le monde va bien… C’est un peu comme si les transmissions orales devaient se doubler « d’une remise en main propre ». Passage où l’on confie aux collègues cet éternel "cheptel" de patients qui ne guérissent pas, ne s’émancipent pas, se retrouvent hospitalisés à tour de rôle dans une réitération désolante. Cohorte intemporelle. Gisement inextinguible où se désagrège et se fige un temps qui ne passe plus. Alliage paradoxal d’infini et d’inexistant — répétition où rien ne change et pourtant tout s’épuise. Insaisissable comme du sable entre les doigts.

Cette fois, c'est une infirmière qui lâche cette phrase. Elle est abattue, à bout de ce non-sens d’une répétition à l’identique. Cet affect dépressif s’accompagne d’un aveu implicite d’indifférenciation : les « mêmes tronches ». Une mini-foule de tronches proches de l’anonyme et de la caricature... Des tronches-masques figées et neuroleptisées - derrière lesquelles il est bien difficile de discerner de l’humain vivant, changeant, désirant. « C’est pas possible de se prendre toujours les mêmes tronches dans la tête ». Une phrase sans sujet, verbe à l’infinitif, pronominal et son cercle fermé définitif, (se prendre) pour réaliser sous une forme dénégative (C’est pas possible ?… Mais si !) la collusion, l’impact de l’envahissement irrépressible, un souhait que ça s’arrête, une envie de s’en dégager, mais comment ? Et de quoi ? Une phrase pour témoigner de sa lassitude face à l’échec du scénario de soin idéal ? Des mots venus sans y penser pour protester de cette dissolution de ses rêves, de ses désirs, de son identité de soignante ? Pour pleurer l’érosion de son identité tout court, évanouie dans une tête devenue vague et sans limite, bonne à stocker sans retenue des tronches successives et indifférentes.

Reste pour s’en sortir l’humour un peu amer où se distille le sentiment d’une vie professionnelle rabougrie. Et forcément un peu de soi l’est aussi par simple invasion et contamination. Ensevelie sous ce poids d’un quotidien apparemment sans issue, l’infirmière portefaix est ici à moitié Sysiphe, condamnée à toujours hisser son rocher, à moitié genou à terre, déjà prête à s’effondrer.


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