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Bribes de nuit

Une nuit, une patiente hagarde en chambre d'isolement… Comment trouver les mots pour apaiser, se rapprocher ? De même qu'il faut traverser de longs couloirs glacés, ouvrir des serrures, s'enfoncer au cœur du bâtiment pour rejoindre l'unité de soins, de même le chemin vers l'autre est une traversée…

 

« Po… …  … »

Sa bouche étroite, fines lèvres pâles, remue à peine, tout juste un frémissement. Elle laisse maintenant dégouliner un filet de phrase, une relique sonore exsangue et morne, un murmure atone de récitante de chapelet. Je me penche doucement vers elle, lui demande de répéter car je ne parviens plus à saisir ce qu’elle essaie de me dire encore. Elle poursuit, sans même hausser la voix ni tourner la tête ou lever le regard vers moi, totalement absente à ma requête. Mais, tout près d’elle maintenant et rendu plus attentif, soucieux d‘entendre, je perçois « maman fait du gâteau », en boucle. Elle y accole une ribambelle futile d’onomatopées infantiles engluées de maternel, des « podopo » sourdent en petites bulles, en psalmodie: « podopo podopo maman fait du gâteau podopo podopo maman fait du gâteau… »

C’est arrivé quatre heures environ après le parking goudronné étouffant. Après ses îlots  touffus de massifs d’arbustes et de broussailles, après le double jeu de portes vitrées et les premières rotations de poignet pour tourner la clé plate dans la fente resserrée de la première serrure. Après les carreaux gris indifférents, l’obsessionnelle géométrie du large couloir vacant et désolé, son étirement interminable, sa rectiligne et pesante rigueur. Une fois dans l’unité défilent à droite les grandes fenêtres des bureaux infirmiers  et leurs longues tables ovales, les écrans d’ordinateurs cyclopéens. Parfois des bruits de voix atténuées ou des cris. Parfois des rires aussi. Mais ce soir-là, une torpeur, juste ça.

La traversée

Il m’a fallu traverser tout ce froid pour arriver, tout ce froid même en plein août  caniculaire, parce que la glace bleutée je la sens bien qui s’installe et rampe reptilienne dès cette première allée carrelée ; dans cette artère tendue et rigoureuse d’entre les murs je la devine qui ondule s’insinue et s’insère goutte après goutte à l’intérieur de moi, avec chaque pas devenu plus sonore, avec les voix éphémères des silhouettes qui s’y croisent et coagulent leurs caillots, lâchent leurs premiers squelettes de mots là-bas vers l’entrée.

J’ai d’abord salué une collègue qui arrivait, lui ai demandé si elle allait bien. Elle a souri, commenté mon bronzage, a supposé qu’ainsi je revenais tout juste de vacances. J’ai rétorqué que j’étais rentré depuis trois semaines et que c’était déjà de l’histoire ancienne. Elle a dit « c’est vite loin » l’a ponctué d’un bref rire d’ombre et de lassitude, incrustées derrière les mots comme le noir sous les ongles. On s’est souhaités bonne nuit et chacun a pris son chemin.

 Plus tard dans la lumière blafarde et brutale du couloir, l’équipe de jour depuis longtemps partie, « bonne nuit – à demain – oui à demain, reposez-vous bien », j’ai ouvert la grande porte blindée épaisse et massive.  Elle s’est bloquée comme chaque fois au premier tiers de son passage, a affuté la trace noire de son frottement sur le carrelage, a ravivé l’accroc dans l’uniformité grise.

Comme une barricade

La deuxième porte juste après dans le sas donne accès à la chambre d’isolement. A sa droite la moitié supérieure du mur est remplacée par une vitre en verre sécurisé autorisant le regard à l’intérieur. Par cœur je peux déchiffrer le décor de la chambre malgré la demi-pénombre. Carreaux vert foncés, lit métallique scellé au sol, peint couleur crème, un peu surélevé, traces de rouille, tâches diverses. A droite derrière un muret s’élevant à mi-hauteur, le WC en métal couleur aluminium, pas loin du petit lavabo également métallique, avec son bouton poussoir pour actionner l’arrivée d’eau par petits jets prostatiques, désamorçable de l’extérieur, certains se comblant de noyade. Un débord du mur fait office de banquette carrelée, à côté du lit. C’est tout. Pour entrer, double tour de clé à gauche et remonter la poignée verticale d’une crémone.

Je la distingue à peine à l’intérieur, pâle découpe nue assise sur le fond métallique du lit dépourvu de sommier. Trop dangereux. Sa masse hirsute de cheveux, le trou blanc du visage. Une fois entré et la lumière allumée, je vois qu’elle a fait basculer le matelas ignifugé. Elle l’a dressé contre le lit comme une barricade ou un dérisoire appui, installant ainsi sa paroi de mousse entre elle et la porte. Elle a passé ses jambes écartées par dessus, pliées aux genoux, et raide et figée, les bras tendus en arrière pour maintenir l’équilibre, elle est pétrie d’immobilité, statufiée. A ses côtés, les draps en boule. Par terre, la chemise d’hôpital, boutons pressions dans le dos.

Je la salue, bonjour, comment va-t-elle, et qu’est-ce qui arrive donc. Je sens la glace bleutée qui goutte à l’intérieur de moi tandis que le silence s’installe. Elle n’a pas bougé. Et bien voilà, ça y est se rend-elle compte que nous sortons peu à peu des rapports humains ordinaires, des rapports humains tout court - depuis ce jour où quelque chose s’est cassé, quand elle s’est pliée en deux dans le couloir, s’est mise à marcher, toute courbée, pendant des heures, à tourner en rond, comme dans ce vieux film Midnight Express. « Redressez-vous, on lui disait, allons redressez-vous – arrêtez de vous épuiser comme ça – venez vous reposer – écoutez- nous – arrêtez tout ça, arrêtez.  » Mais elle poursuivait sa déambulation, parfois parlait, parfois rien, puis ça lui est venu d’uriner en marchant, puis ça lui est venu de se mettre nue dans le couloir, alors on n’a pas pu faire autrement, alors on n’a pas su comment…

« Il faut m’aider »

Maintenant elle me fixe, « il faut m’aider Jacques il faut m’aider – oui mais comment faire ? (Silence) et déjà,  pour commencer, si on mettait la chemise, si vous m’aidiez à refaire votre lit, si vous preniez vos médicaments – si on se faisait des étapes et des bouts du chemin. Si on , vous voulez bien ? Pour commencer oui pour commencer. » Elle a envie de laisser tomber, « alors non on fera pas ça, on le fera pas parce que laisser tomber on sait quand ça commence mais pas jusqu’où ça pourrait aller. Ou plutôt si on le sait. »

Elle a les seins lourds et flasques, la taille épaisse, dessous une toison noire touffue. Elle me fixe sans émotion de ses yeux bleus très pâles, les bras tendus devant elle à l’équerre tandis que je lui présente la chemise d’hôpital. Maintenant le matelas est par terre – au moins elle n’a plus ce gouffre des jambes écartées.

« Vous avez les yeux bien bleus Jacques – c’est de votre femme que vous les tenez ? » Elle me prête ses couleurs, devient l’enfant, la mère et la femme. Je l’aide à enfiler les manches comme ce matin même chez le coiffeur quand j’ai passé le tablier. Avec toutes les mains  que j’ai tenues pour les guider à travers toutes les manches, toutes, celles des vieillards,  celles des gosses, et puis les miennes « regarde, regarde comme maman attrape vite la souris grise dans son terrier, regarde comme elle l’attrape », si seulement on avait pu jouer.

Alors je remets le matelas sur le lit, apporte des draps propres « allez venez m’aider, on fait comme on a dit, venez m’aider. » Pendant que je tends les draps, efface les plis, courbée à nouveau en deux en face de moi, elle frotte infiniment lentement avec un coin blanc froissé le plastique jaune cassé. « C’est pas la peine il faut arrêter. »

Ensuite je lui donne ses médicaments, ôte le petit comprimé orange resté collé sur la lèvre supérieure, le remet dans sa bouche, « allez buvez s’il vous plaît buvez, il faut boire c’est important vous savez ». Elle est à nouveau figée, assise sur le lit, le regard lointain, très loin et déserté, et c’est là que j’ entends :

« Po… … … »


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