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Une trouvaille

Lors de visites à domicile, un infirmier est confronté à l’absence de patients. En créant une médiation qui mobilise l’imaginaire de chacun, il parvient à transformer ces moments de frustration…

Thierry n’arrivait plus à venir au Centre médico-psychologique (CMP). Il était totalement débordé par sa conviction d’être porteur du VIH. Il multipliait les consultations chez les médecins généralistes, qui finissaient toujours par lui prescrire une prise de sang. Les résultats, forcément négatifs, en main, il gagnait quelques heures de sérénité mais il suffisait d’un regard masculin un peu trop prononcé, d’une poignée de main à peine virile pour que ses angoisses l’assaillent à nouveau.

Je n’étais pas un contaminateur potentiel, je pouvais donc le suivre à domicile. J’allais le voir une fois par semaine. Davantage aurait été insupportable pour lui. Je passais habituellement le lundi, après le week-end, ce qui lui permettait de me raconter par quelles affres il était passé. Il y eut un lundi où il ne m’ouvrit pas la porte de son studio lumineux. Je n’avais pas vraiment de raison de m’inquiéter mais ces visites s’étaient ritualisées et il n’était jamais arrivé en dix-huit mois qu’il ne m’ouvre pas. Il pouvait bien sûr avoir été hospitalisé. Je vérifierai que non en rentrant au CMP. En attendant, à tout hasard, je sortis un petit carton blanc de mon sac et lui écrivis que j’étais passé ce lundi, que je l’avais raté et que je reviendrai le voir mercredi matin. Je glissai le petit carton sous sa porte en laissant juste un petit coin dépasser. Je saurais ainsi le mercredi s’il était sorti ou non de chez lui.

Le mercredi, je constatais que le petit carton n’avait pas changé de place. Tout cela ne lui ressemblant pas, après en avoir parlé au téléphone avec son psychiatre traitant, je décidais d’appeler les pompiers. C’est ainsi que nous le découvrîmes mort, chez lui, d’une régurgitation. Je fus convoqué au commissariat pour une enquête de routine. L’inspecteur de police voulait vérifier que Thierry n’avait pas été abandonné par la psychiatrie et que le suivi infirmier était effectif. Je n’eus pas grand-chose à dire, le petit carton faisant foi de ma bonne foi et de la réalité de ma présence régulière auprès de Thierry.

Je digérais cette mort tant bien que mal. La prise en charge de Thierry avait été longue et suscité quelques conflits dans l’équipe bien avant que je ne l’investisse. J’avais subi la queue de comète. Comme souvent, certains collègues se sentaient responsables et accusaient, à mots couverts, la qualité du suivi infirmier. J’étais convaincu qu’une longue hospitalisation en psychiatrie n’y aurait rien changé. Je pouvais témoigner que malgré ses angoisses, Thierry s’était aménagé une existence qui lui permettait de profiter de la vie. Il avait quelques amis qu’il voyait régulièrement. Il lui arrivait d’aller écouter des groupes qui proposaient des concerts en ville. Évidemment cette ouverture avait un coût psychique qu’il payait avec constance. Quel aurait été le mieux pour lui ? Je l’ignore.

Entrebâiller une porte fermée

À domicile, nous sommes souvent confrontés à des portes closes. C’est parfois signe que le patient a une vie, qu’il fait ses courses, qu’il va voir des parents, des amis, que son studio n’est pas suffisamment bien rangé pour qu’il puisse imaginer recevoir un soignant investi. La porte fermée signe aussi parfois une relation bloquée, une réticence aux soins, un repli sur soi, une recrudescence des symptômes négatifs ou du délire voire une rechute. Le soignant doit s’interroger sur place, sur le palier même de l’appartement, avant de s’en ouvrir à l’équipe et de déterminer une stratégie qui prenne en compte l’évolution du patient et sa clinique singulière. Doit-il insister ? La porte fermée est parfois l’ultime protection dressée par un patient envahi par des voix qui lui ordonnent d’agresser le soignant. Une façon de réguler ce qui est perçu comme une intrusion. Il faut savoir se contenter du minimum, en faire moins pour maintenir une relation sans mettre le soignant et le soigné en péril.

Quelque temps après la mort de Thierry, j’avais été confronté à la même situation sur le seuil d’un studio associatif. Pas question de psychose cette fois-là mais une addiction à l’alcool sur un terrain névrotique. Je pouvais faire l’hypothèse que Michel, le patient qui habitait le studio, avait replongé, et honteux, ne souhaitait pas que je le sache. À moins qu’il ne soit encore dans les brumes de l’alcool. Je savais qu’il me raconterait cet épisode en se flagellant tant et plus, que nous aurions tout l’espace pour analyser cette rechute et expérimenter de nouvelles stratégies. Je décidais donc de lui laisser un petit mot. Je n’avais plus de carton de rendez-vous dans mon sac. Je ne pouvais pas déchirer une feuille d’agenda. J’estimais qu’il était trop envahi par ses obsessions pour supporter une solution aussi « bricolée ». D’utile mon sac ne contenait qu’une carte postale de Doisneau qui devait servir de contrainte d’écriture au groupe que j’animais l’après-midi. Elle représentait un groupe de gamins qui sonnaient à une porte d’immeuble et partaient en courant. La photo était parfaite. J’étais passé, j’avais sonné et j’étais reparti. Comme un de ces gamins. La photo ne nourrirait pas sa culpabilité. Elle faisait même appel au zeste d’humour que Michel pouvait parfois convoquer. Je glissais donc la carte sous la porte. Je revins deux jours plus tard. Michel n’avait pas rechuté mais avait répondu à un appel urgent de sa sœur cadette qui n’avait personne pour garder son fils de cinq ans. C’était la première fois qu’il gardait son neveu et il n’était pas peu fier qu’elle ait eu suffisamment confiance en lui pour le lui demander. Dans le vaisselier, face à moi, trônait la photo de Doisneau. Lors d’une autre visite, un mois plus tard, il prit la carte en main et me raconta un morceau de son enfance, les copains du quartier, les tours pendables qu’ils jouaient aux riverains. « C’était la guerre des boutons, Dominique. » Il avait la sensation d’avoir tout perdu en déménageant pour Gap. Il n’avait jamais retrouvé l’atmosphère de ces années d’enfance. La relation en fut qualitativement modifiée, et le contenu des entretiens également.

Une palette de soignant élargie

J’avais la sensation d’avoir fait une trouvaille. D’une manière fortuite et quelque peu heureuse, j’avais découvert une façon d’accompagner l’absence des patients que je suivais à domicile et de mettre en travail les éléments de transfert et de contre-transfert qu’elle suscitait. Je me mis donc à collecter des cartes postales. En vacances, lors de visites de musée, j’en achetais de toutes formes et de toutes origines. J’en avais en permanence une trentaine dans mon sac. Face à une porte close, si cela me semblait cliniquement pertinent, je sortais mes cartes postales et en choisissais une qui me paraissait correspondre à la situation. Je me livrais ainsi à un véritable travail associatif. La frustration d’avoir marché une demi-heure pour rien, de m’être pressé pour être à l’heure s’effaçait. Elle se transformait en autre chose. Je répondais à cette frustration par un don qui pouvait ou non être accepté. Il arrivait que parfois, la photo se fasse l’écho de ma colère, avec humour ou parfois sans. Peu importe, l’émotion ressentie se transformait, trouvait une porte de sortie. Mieux, en choisissant et en achetant mes cartes postales, en pensant pendant mes vacances ou lors de la visite d’un musée aux patients que je retrouverai plus tard, j’intégrais les rendez-vous manqués dans mon fonctionnement psychique. Ces cartes étaient également le produit de mon contre-transfert. Ces ratés ne me touchaient plus mais devenaient une sorte de photo de la relation et une façon de la nourrir. Certains déchiraient la carte. Je savais au moins où j’en étais sur un plan transférentiel. Il valait mieux qu’ils déchirent la carte postale que le soignant. D’autres la posaient sur leur table où elle s’accumulait avec les autres courriers. De nombreux frigos accueillirent ces cartes qui devinrent aussi éléments de décoration de studios qui semblaient jusque-là peu investis. Des cartes postales que je n’avais pas laissées firent même leur apparition montrant à la fois que le procédé avait été transmis aux proches et que les patients l’utilisaient à leurs propres fins affectives et relationnelles. Quelques-uns, enfin, se mirent à m’envoyer des cartes au CMP.

Une activité de médiation était née. Qui s’y arrête y retrouvera les caractéristiques d’un medium malléable. Cette trouvaille, quoi qu’il en soit, modifia ma façon de me comporter lors des visites à domicile. Ma palette de soignant en fût élargie.

Pratique avancée ou praxis ?

Il y a peu de chances que cette découverte trouve un jour sa place dans les pratiques avancées. Il s’agit pourtant d’une invention infirmière qui transforme en soin un geste quotidien banal. Il est vrai que ces pratiques dites avancées ne se réfèrent qu’au champ médical et permettent peu de penser le soin. Plus qu’une pratique qui pourrait se protocoliser et perdrait par là même tout son sens, cette création relève d’une praxis. Il faut la considérer comme une action qui n’est pas simplement théorique mais qui transforme le sujet (soignant et soigné) et sa manière de faire. Elle ne repose pas que sur un savoir-faire mais sur une théorie que je n’ai fait que suggérer ici. Théorie et pratique s’entremêlent pour créer un nouvel objet de soin qui enrichit savoir être et savoir y faire.

Dominique Friard

 

 


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