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Reste la peur ...

La formation continue est de plus en plus souvent le réceptacle de plaintes qui s’adresse à un interlocuteur introuvable. Que peut-on faire des émotions qui s’expriment à cette occasion ? Les retraiter ?

Accuser réception

J’intervenais, comme formateur en soins infirmiers, dans un établissement psychiatrique situé dans ce que l’on nomme aujourd’hui « les Quartiers ». Peu importe où. Les Quartiers, il y en a partout. Les formations sont souvent l’occasion de décrire son quotidien, sa colère ou ses inquiétudes vis-à-vis de changements subis plus que souhaités, imposés plus que travaillés. Avant d’élaborer collectivement, on commence par partager ses plaintes. Dans la psychiatrie d’aujourd’hui, c’est malheureusement une étape de plus en plus obligée des formations. Faute d’écoute et surtout d’interlocuteurs capables de réceptionner leur désarroi, les soignants saisissent toutes les occasions pour se faire entendre. Comment le leur reprocher ? Le formateur doit être en capacité de recevoir une lettre qui ne lui est pas destinée, la lire soigneusement et en accuser réception. Je préfèrerais que les soignants s’organisent et militent, mais entre les CDD qui risquent de ne pas être renouvelés et la perte d’influence du discours syndical et politique, il s’agit plus d’un objectif à poursuivre que d’un préalable.
 

Redéployer les soignants vers la cité ?

J’étais à l’écoute de ce groupe.
Endetté, l’hôpital en question était sommé de faire des économies. Donc de « gratter » des postes partout où c’était possible. Les médecins, comme dans de nombreux établissements, quittaient le navire les uns après les autres compromettant le fonctionnement des soins et des prises en charge quotidiennes des patients. Rien que du banal. Du malheureusement très banal. Les psychiatres restants essayaient de faire contre mauvaise fortune cœur vaillant. Ils avaient proposé de fermer une unité afin de diminuer la pression et de redéployer les postes infirmiers vers l’extrahospitalier. Ils avaient idée que des infirmiers plus présents dans la cité permettraient d’éviter de nombreuses hospitalisations et d’intervenir en amont, diminuant ainsi le recours aux isolements et contentions. De nombreuses structures extrahospitalières s’étaient ainsi ouvertes dans les années 80, 90 et 2000.

Loin d’apaiser l’inquiétude des soignants présents, cette perspective l’attisait au contraire. Je comprenais bien que les CDD seraient les premières victimes de cette opération, certains travaillant depuis des années dans l’établissement. Je comprenais moins la panique qui semblait gagner des soignants titulaires de leur poste. Il faut dire que j’appartiens à la génération des soignants qui ont investi l’extrahospitalier, qui ont créé ou renforcé des structures de soins en ville. (1) Les médecins-chefs qui ont porté ce déploiement, qui l’ont soutenu, théorisé même étaient nos guides, voire nos héros. (2, 3, 4) Nous nous inscrivions totalement dans ce mouvement mis en musique par des soignants souvent enthousiastes. Bien sûr, les postes ont été grignotés petit à petit. Des structures (hôpital de jour, Centres d’accueil et de Crise) ont été fermées et les soignants re-redéployés vers l’hôpital entraînant augmentation des hospitalisations sous contraintes et explosions des isolements et contentions. Le tribut payé aux années Sarkozy et Hollande a été lourd. La mise en pôle a eu un coût dont les économistes et les technocrates ne veulent rien savoir. Les participants à cette formation non seulement ne se réjouissaient pas de ce retour aux sources du secteur psychiatrique mais attaquaient le médecin qui en était l’initiateur. Ils en dressaient un portrait d’un égocentrique machiavélique qui mettait les soignants en danger. Je ne connaissais évidemment pas ce médecin mais j’aurais pu facilement trouver ses cousins germains parmi ceux que je côtoie. Je me sentais très éloigné de ces collègues. J’étais même à des années-lumière de leurs plaintes ce qui ne m’était, jusque-là, jamais arrivé. Certes, il y a quelque chose de pourri dans notre royaume, mais de là à transformer les équipes soignantes en Hamlet, il y a là un pas que j’avais du mal à franchir.
 

« Je n’ai pas envie de me faire agresser »

« Il veut que nous allions travailler dans la cité, dans les Quartiers.
- Oui, répondis-je, et alors, ce n’est pas bien ?

- Eh bien non voyons !
- Comment pourra-t-on gérer la crise à domicile ?
- Et si le patient s’agite, comment ferons-nous ?
- Je n’ai pas envie de me faire agresser.
- Ici, je sais que les collègues pourront nous porter secours, mais nous serons seuls, chez les patients. Il pourrait arriver n’importe quoi !!!
- Le Docteur Magloire s’en tape. Lui il sera dans son CMP ou à la réunion de la gouvernance ou je ne sais pas où, à faire le beau. C’est nous qui risquons notre peau. »

Je sais qu’ici ou là, pompiers, policiers, médecins ou infirmiers libéraux sont parfois agressés. Ils n’empiètent pourtant sur le territoire de personne. Leur présence peut être négociée si nécessaire. Le psychiatre Guy Baillon avait procédé de cette façon avec les tziganes qui habitaient une portion de son secteur. Non seulement, les infirmiers avaient poursuivi leurs visites à domicile mais le lieu même de l’hospitalisation avait été déplacé de Neuilly Sur Marne à Bondy.
 

Dans le camp de harkis

J’ai travaillé une quinzaine d’années en ville. Moyennant quelques précautions (5), je ne me suis jamais senti en réelle difficulté. Je retrouvais dans les propos des stagiaires la même peur que je sentais chez les plus anciens infirmiers de Laragne qui devaient intervenir dans le camp de harkis de Rosans. (6) Il s’agissait d’un autre temps, d’une autre époque. Ils m’expliquaient que lorsque quelqu’un n’allait pas bien et qu’il fallait aller le chercher au cœur du camp, les flics les envoyaient en avant. Les soignants n’avaient pas de gilet pare-balle et se demandaient comment ils s’en sortiraient si une balle claquait. La peur de Jacques et d’Alain, mes collègues laragnais, était rétrospective. Leur récit  était une façon de m’accueillir, de me raconter par où ils étaient passés, ce qu’ils avaient affronté. De la pure transmission. A aucun moment, ils n’auraient imaginé de ne pas y être. La psychiatrie de secteur, même dans ce qui en constituait une frontière, impliquait d’être présent à cet-endroit-là. Ils étaient la psychiatrie, ils la justifiaient par leur présence même. Bien sûr, s’y glissait une image de virilité que les connaissant, je ne pouvais méconnaître. « Et toi ? Tu irais jusque-là ? » Sous-entendaient-ils. En tout cas, ça avait fabriqué les professionnels éprouvés qu’ils étaient devenus, trente ans plus tard.
 

Entre la peur qui paralyse et celle qui donne des ailes

La peur des soignants en formation ressemblait à celle de mes collègues mais elle en différait profondément. Jacques et Alain n’en étaient pas paralysés. Leur peur les poussait à l’action. Sans zèle. Avec ce qu’il faut de filet de protection. Je sentais chez mes stagiaires quelque chose qui ressemblait à de la terreur. Ils auraient très probablement affronté la situation sur le terrain mais là, à distance, dans cette salle de cours, installés à leur table, se projetant dans une visite à domicile qui tourne mal, imaginant les dealers qui cancérisent les cages d’escalier, ils défaillaient. Je me sentais démuni, presque en terre étrangère. Et pourtant nous exercions la même profession. En aucun cas, mes propos n’auraient pu réussir à les rassurer. Après tout l’expérience n’éclaire que le chemin qu’on a emprunté. Bien sûr, Jacques et Alain étaient de solides infirmiers de secteur psychiatrique (ISP). Leur formation différait en de nombreux points de celle dont ont bénéficié mes stagiaires. L’ancienne formation d’ISP (7) préparait beaucoup mieux les soignants aux situations de terrain. Des stages suffisamment longs, en immersion, les amenaient beaucoup plus tôt à assumer des responsabilités. Ils faisaient avec la peur, ils ne la réprimaient pas. Mes stagiaires n’étaient pas tous de jeunes diplômés démunis, certains avaient une réelle expérience qu’ils mobilisaient dans des situations probablement aussi périlleuses que celles qu’ils imaginaient vivre un jour dans les Quartiers. Je ne pouvais abonder dans leur sens. J’aurais renié tout ce à quoi je croyais. J’aurais accepté l’idée que comme pour les portables, en psychiatrie, il pourrait exister des zones blanches, des zones où nous renoncerions à mettre l’oreille. Les infirmiers travaillent dans les Services médico-psychologiques régionaux (SMPR), dans les Unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA), dans les Unités pour malades difficiles (UMD), mais ne pourraient mettre les pieds dans les Quartiers ? Mes stagiaires ne manquaient ni de courage, ni de compétences. Il s’agissait d’autre chose.  
 

Anomie ?

J’ai pensé alors à Durkheim (8) et à son concept d’anomie qui caractérise les situations où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres. La peur de mes collègues ne leur appartient pas en propre. Elle est le produit d’une certaine déliquescence sociale, de la perte du lien qui est censé nous faire tenir ensemble, tous. Jacques et Alain, vis-à-vis des harkis avaient été pris dans un maelstrom similaire. A l’époque, l’institution psychiatrique avait pu leur permettre de retraiter cette peur, d’intégrer ces harkis à un commun. Fragile peut-être, fragile sûrement. A cette époque, la psychiatrie pouvait être du côté des pauvres, des fragilisés, des démunis. Elle était en capacité de penser ce lien. Qu’en est-il aujourd’hui ? Qui soutiendra Norman et David, Estelle et Marjorie ? Leur médecin ? Ils ne lui font pas confiance. Les directeurs ? Ils ouvriront le parapluie et se défausseront sur les soignants. Comment penser les situations rencontrées sur le terrain ? La clinique est appréhendée à partir d’une série de troubles qui ne renvoie plus à aucun sous-texte. Reste la peur.

Comment renouer avec ces valeurs ? Comment fabriquer ensemble, collectivement, un sens qui pense ce qui ne se pense plus vraiment ? Comment panser avec un « a » les tragédies qui viennent se fracasser contre nous ? Comment trouver sa place dans cette lutte ?
 

Tenir avec le groupe

Bien malin qui a la réponse à cette série de questions. Je ne puis que tenir ma position de formateur, à l’écoute des groupes que je rencontre. Porter la désagrégation des soins avec ces soignants tout autant maltraités que les patients qu’ils soignent, leur accuser réception de ce qu’ils m’adressent, et tenter, au coup par coup, de retraiter avec eux toute cette misère qui les habite.

Notes

  1. Friard (D), « J’aime les fous ». Dans la tête d’un infirmier psychiatrique, Editions Seli Arslan, Paris, 2019.
  2. «Et vous comment analysez-vous cela ?», dans cette même rubrique
  3. « J’ai eu tort », dans cette même rubrique.
  4. «Premières visites à domicile …», dans cette même rubrique.
  5. «Une trouvaille», dans cette même rubrique.
  6. La commune de Rosans (Hautes Alpes) fut la seule commune française volontaire pour accueillir des harkis après la guerre d’Algérie. Elle reçut 28 familles en février 1964, installées dans un hameau de forestage.
  7. Avant 1992 il existait 2 formations et 2 diplômes distincts : IDE (Infirmier diplômé d'état) et ISP (Infirmier de Secteur Psychiatrique). En 1992 ces deux formations professionnelles sont "fusionnées" pour ne proposer qu'une seule formation IDE
  8. Durkheim ( E), Le suicide, Quadrige, Presses Universitaires de France, Paris, 1995.


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