Exclusivités web

Premières visites à domicile...

Une leçon de secteur donnée par un infirmier qui a pratiqué les 1ères visites à domicile : apprendre de ses erreurs, saisir les opportunités pour créer du lien.

On a longtemps reproché aux infirmiers de secteur psychiatrique de ne pas écrire. Depuis quelques années, ils relèvent le défi de la transmission et publient des ouvrages où ils racontent leur psychiatrie, le plus souvent dans le cadre du secteur. Jean Fleuré (1), entré en psychiatrie en 1969, est l’un d’eux. Infirmier au Bon Sauveur de Caen, puis enseignant en IFSI et cadre de santé, il relate ses premières visites à domicile. Au début des années soixante-dix, sans aucune formation spécifique, avec son collègue Serge, il inaugurait cette « nouvelle » pratique. La rencontre du patient dans son milieu permettait d’appréhender sa façon de vivre d’une façon beaucoup plus fine que lors d’une hospitalisation. Grâce à la présence des soignants, l’entourage proche comprenait mieux les troubles psychiques et parfois acceptait plus volontiers de vivre avec la personne malade. « Le fait de connaître le milieu socio-familial dans lequel [le patient] évoluait nous était d’un précieux secours pour la ligne de conduite que nous devions adopter et tenir, si malheureusement une rechute réapparaissait. Notre intervention dans son propre milieu permettait très souvent de briser la réticence et la  peur auxquelles certaines familles étaient confrontées chaque jour […] La famille s’impliquait progressivement et pouvait dans certains cas devenir un partenaire de soins. » (1) Ces visites à domicile avaient un cadre et obéissaient à un certain nombre de règles (Qui ? Quand ? Combien ? Comment ? Pourquoi ?). Jean les décrit. Le médecin-chef, le Dr Blondel, avait institué chaque mardi après-midi une réunion extrahospitalière pluri-professionnelle. « Cette réunion obligatoire permettait non seulement de rendre compte, mais aussi de relativiser certaines situations ou  encore de nous permettre de rectifier le tir dans certaines circonstances que nous ne pouvions évaluer seuls […] Le Dr Blondel s’adonnait à sa pratique favorite, l’analyse de la visite à domicile, à partir des faits relatés. Il nous aidait à nous situer dans cette mission, à réfléchir sur notre action, à comprendre notre mode de fonctionnement interne et à contrôler nos réactions transférentielles. » (1)

Une pratique « bricolée »

Certaines visites à domicile sont plus marquantes que d’autres. Chaque infirmier, qu’il exerce en libéral ou en soins ambulatoires, se souvient d’appartements dévastés, de situations dramatiques, cocasses voire comiques, absurdes qu’il raconte volontiers à ses collègues plus jeunes, moins expérimentés. C’est ainsi que se forment les soignants. Etre admis dans un intérieur ne va jamais de soi. La surprise est régulièrement au rendez-vous. Il faut être prêt à tout. Se faire confiance et accepter de se tromper. Aucun protocole n’épuisera jamais la palette des situations rencontrées. Le soignant doit souvent être en capacité de bricoler : changer une ampoule, déboucher un lavabo ou une baignoire, dégivrer un frigo... Soigner un patient passe souvent par l’aider à prendre de soin de son « chez lui ». Jean raconte ainsi comment il dut revêtir un bleu de travail pour vider, nettoyer un studio qui avait l’allure d’une déchetterie. La sortie de l’hôpital du patient était à ce prix… Faute de véhicules de secteur, les soignants utilisaient leur véhicule personnel. Ils étaient indemnisés au kilomètre, sur la base du nombre de chevaux fiscaux du dit véhicule, et donc contraints de s’assurer pour pouvoir transporter les patients. Il n’était pas rare que leur voiture conserve pendant des jours l’odeur âcre ou fétide d’un patient incurique ou alcoolisé. L’ouverture des portes et des fenêtres ne suffisait pas toujours à chasser  les miasmes.

Insouciante jeunesse !

Jean et son collègue Serge étaient des pionniers qui inventaient une pratique qui se généraliserait ensuite avant de s’estomper au cours des années 2000. Une visite à domicile les a particulièrement marqués. Fernand qui était régulièrement hospitalisé pour alcoolisme chronique était suivi à son domicile situé à la périphérie de Caen. Pendant quelques mois, ce suivi se fit sans encombre mais chaque fois que Jean et Serge, qui connaissaient bien Fernand, espaçaient leurs visites, « les choses sérieuses commençaient » (1). Fernand était convaincu qu’il s’en sortirait seul, qu’il pouvait se passer de l’aide des associations d’anciens buveurs.  Il acceptait leurs visites parce qu’il les aimait bien et leur faisait confiance mais dès que le rythme se relâchait des indices révélaient qu’il s’aggravait. Son épouse avec laquelle les soignants avaient créé une véritable alliance thérapeutique leur signalait ses absences prolongées et répétées du domicile et une reprise des alcoolisations que Fernand ne réussissait plus à contrôler. Un jour donc, après de nombreuses visites infructueuses, Jean et Serge le retrouvèrent dans un état second. Dès leur arrivée, son épouse particulièrement inquiète le somma de refaire surface et n’hésita pas à le secouer afin qu’il reprenne conscience. « Mais il réagit à peine. Serge et moi, nous nous regardâmes et comprîmes que Fernand était peut-être sur le point de faire un coma éthylique. Il  y avait urgence et nous n’étions pas équipés. Nous ne disposions que de notre véhicule personnel. Madame R. (l’épouse) ne disposait pas de ligne téléphonique. L’appartement se trouvait au quatrième étage et Fernand ne réagissait toujours pas. Que faire ? » (1)  

A l’hôpital, les soignants sont rarement seuls. Face à ce type de situations, il est toujours possible de joindre un cadre, un interne, un médecin qui interviendra rapidement ou indiquera une conduite à tenir. A domicile, surtout dans ces années soixante-dix où les téléphones étaient rares, les soignants étaient seuls et devaient décider sans filet. L’angoisse de l’épouse (sans compter celle des deux soignants) poussait à l’action. « Nous nous sentions soudainement impuissants, alors qu’à côté de nous quelqu’un souffrait et était au plus mal. Il n’y avait pourtant pas une minute à perdre. » (1) Lequel des deux y pensa ? Jean ne le dit pas. Mais c’était évident, c’était LA solution. Les deux furent d’accord et l’épouse n’objecta pas. « Une idée saugrenue nous vint à l’esprit : il fallait amener Fernand à l’hôpital par nos propres moyens. » (1) Quelle est la part de fougue, d’insouciance, de jeunesse dans cette décision ? Le psychanalyste C. Dejours (2) parlerait peut-être de bravade. « Il fallut descendre quatre étages, Fernand n’étant pas un poids plume. La descente fut une véritable péripétie et nous devions agir de toute urgence. Serge et moi n’étions pas des colosses et le poids mort de Fernand ne nous aidait pas dans cette mission improvisée. A chaque palier, nous reprenions notre souffle. Regards entrecroisés, discours inutiles, nous avions très vite compris que nous avions présumé de nos forces et que c’était sans doute une erreur d’entreprendre une telle action. Madame R. descendait les étages en même temps que nous, pas rassurée du tout. Nous non plus ! C’était trop tard, nous nous étions engagés et avions du chemin à parcourir avant d’arriver à l’hôpital. » (1) Dans ce type de situation, le temps s’allonge et s’étire et paraît ne pas passer. C’est long quatre étages !!! Très long. Surtout quand on se rend compte que l’on s’est trompé et qu’il n’y a plus d’autre solution que d’aller au bout de ce que l’on a décidé. « Au fur et à mesure que nous descendions les étages, nous craignions de rencontrer des personnes qui, légitimement, se seraient posé certaines questions. Heureusement, il n’en fut rien, le passage fut libre et l’accès du même coup facilité. » (1) Les interventions à domicile sont aussi souvent rendues plus complexes en raison de la présence de voisins qui peuvent interférer avec l’action en cours. Il n’est pas exceptionnel que des soignants soient pris à partie par le voisinage qui ne comprend pas ce qui se trafique sous leurs yeux. Nos actions quand elles se déroulent sans précautions peuvent aussi contribuer à stigmatiser le patient. Arrivés au rez-de-chaussée de l’immeuble, Serge approcha son véhicule afin d’installer Fernand et Jean derrière le conducteur. Le trajet d’un quart d’heure se fit dans le silence. « Nous  n’en menions pas large. Nous connaissions les risques que nous encourions. De temps à autre, un regard complice par le biais du rétroviseur intérieur du véhicule indiquait à l’autre que la situation se déroulait sans trop de dommages. Je supportais Fernand comme je  pouvais pour qu’il ne s’affaisse pas dans les virages tordus. » (1)

Dès leur arrivée à l’hôpital, Fernand fut pris en charge. « Nous restâmes une bonne partie de l’après-midi en sa compagnie afin de nous assurer que toute notre action n’avait pas été vaine. Fernand hospitalisé, sous perfusion … il était enfin entre de bonnes mains ! » (1) Ils rassurèrent Mme R. et lui dirent que son mari n’était plus en danger, qu’elle pouvait dormir tranquille. « Lorsque nous quittâmes notre service, en fin d’après-midi, Serge et moi eûmes conscience du risque inconsidéré que nous avions pris. Quoi qu’il ait pu arriver dans cette aventure, c’était notre conviction, le docteur Blondel nous aurait couverts. Le tort que l’on aurait pu nous reprocher, c’est que nous avions agi comme des jeunes, mais des jeunes ô combien volontaires. Nous avons retenu l’un et l’autre la leçon. S’il est bon et naturel de prendre des décisions, même dans la hâte, elles doivent se faire dans une juste mesure. En revanche, on n’a pas le droit de risquer la vie des patients, quel que soit notre enthousiasme ou notre énergie. » (1) Tout cela fut bien entendu repris lors de la réunion extrahospitalière du mardi.

Jean Fleuré ne l’écrit pas mais je suis certain que cette descente d’escaliers, ce holding aux limites renforça considérablement la relation nouée avec Franck et son épouse. Ce type de vécu quand il est partagé, quand il devient une sorte de private joke fait trace et favorise l’adhésion aux soins même s’il y avait sûrement mieux à faire.

S’approprier la clientèle des généralistes ?

Les visites à domicile prirent une telle ampleur que les médecins généralistes du secteur s’inquiétèrent, convaincus que ces infirmiers psychiatriques allaient s’approprier leur clientèle. Ce fantasme n’a rien d’exceptionnel. Il fut aussi, dans les années quatre-vingt-dix, celui des infirmières libérales. Le docteur Blondel dut organiser, en nocturne, quelques réunions avec l’équipe qui s’occupait des visites à domicile, les médecins généralistes et les assistantes sociales du secteur. « L’incompréhension et l’hostilité première des médecins généralistes à notre encontre tombèrent lorsqu’ils comprirent qu’il n’y avait de notre part aucune volonté de nous approprier leur clientèle. Même si à nos yeux cela paraissait invraisemblable d’entendre un tel discours, l’opportunité d’avoir réuni les confrères du docteur Blondel nous permit une collaboration étroite et harmonieuse qui progressa de jour en jour. » (1)

Jean Fleuré, dont l’ouvrage a pour titre Dans le sillage de Jean-Baptiste Pussin, l’infirmier qui réalisa, au début du XIXème siècle la première visite à domicile de la psychiatrie moderne, nous décrit les débuts du secteur psychiatrique, les situations et les doutes des infirmiers qui se rendaient au domicile des patients. Nous avons beaucoup à apprendre de ces pionniers : se tromper et tirer profit de ses erreurs, travailler en confiance avec le psychiatre et ses collègues, se saisir de la moindre opportunité de faire lien avec les forces vives du secteur, travailler avec les généralistes et faire en sorte que les patients hospitalisés en psychiatrie bénéficient des mêmes soins somatiques que le reste de la population. Nombre de ces leçons de secteur ont fini par être oubliées.

Notes :

  1. FLEURE (J), Dans le sillage de Jean-Baptiste Pussin. Plaidoyer pour la défense de la psychiatrie. Témoignage. Editeur Les 2 encres, Paris, 2011, pp. 99-110.
  2. DEJOUR (C), Travail Usure mentale, Bayard Editions, Paris, 1993.

 


< « J’ai eu tort »
« La blouse tu porteras » >