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Le Rouge éternel des coquelicots

Le Rouge éternel des coquelicots est une pièce de théâtre vue en Avignon, qui stimule une réflexion sur ce qui fait soin, sur le récit de vie et sur le rôle des infirmiers.

« Le rideau de fer qu’ils ont jeté par terre, pendant des années, je faisais un geste spécial pour le lever le matin et pour le descendre le soir. Eh ben, ce geste, je ne le ferai plus. » (1) Latifa ne lèvera plus le rideau de fer du snack qu’elle tenait depuis 40 ans dans les quartiers nord de Marseille, à une centaine de mètres du théâtre du Merlan. Des engins vont le détruire. L’aménagement urbain commande. Latifa ne fera plus ces gestes jumeaux. « Et il y a beaucoup d’autres gestes que je ne ferai plus. C’est comme si on m’arrachait tous les gestes du corps, ça fait aussi mal que si on me coupait les nerfs. Quand je n’aurai plus de gestes, mon corps sera posé là, comme un objet qui ne sert plus à rien. » Les gestes qui s’en soucie ? Qu’est-ce qu’une vie ? Une suite de gestes ? Un mécanicien qu’on licencie, un libraire qui ferme son échoppe, une infirmière dont le cdd n’est pas renouvelé, un patient hospitalisé contre son gré. Ils ne tiennent que par ces gestes qui habillent leur vie. Qu’en sait le « cravaté » qui croit diriger le monde devant son écran d’ordinateur ? « J’oublierai ma vie, comme dans les cauchemars, tu sais, les cauchemars où tu hurles et personne ne t’entend, lui hurle Latifa, en notre nom à tous. Mais en dehors de quelques psychanalystes attardés qui se soucie encore des cauchemars ? On lui dira qu’elle doit positiver. Apprendre la méditation.

« Il faudrait que je tienne la main de quelqu’un »

Latifa est d’origine Chaouïa. Ses parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante. L’ancienne épicerie ouverte par le légendaire père de Latifa, devenue ce snack, est un élément du patrimoine, un lien entre les habitants d’un quartier déshérité. C’est la mémoire de son père, du quartier, ce lien entre tous que les engins vont détruire.  La pièce débute le jour de la grande destruction.

« Il faudrait que je tienne la main de quelqu’un et que je parle, que je dise tout ce dont je me souviens, que je sorte vite ça de ma tête. Si je le garde à l’intérieur de moi, ça va disparaître. »

Même les infirmiers psy ne tiennent plus la main à personne. Se rendent-ils d’ailleurs dans ce quartier, dit de non-droit, où même les flics ne mettent pas une roue ?

«  Il faudrait que j’arrive à dormir, pour ne plus entendre ces bruits épouvantables. J’ai déjà pris plusieurs Lexomil, mais le corps ne lâche pas. C’est quoi ces médicaments ? Ils ne sont pas périmés, je viens de les acheter ! » Le corps ne lâche pas, quoi qu’en disent les somaticiens qui envahissent la psychiatrie : « On va vous faire un scanner, une IRM, des examens de sang, vous fumez trop. » Le corps ne lâche pas. Et le corps est fait de gestes, de sensations, d’histoires, de récits.

Du théâtre et du transfert

Latifa Tir qui, au moment où débute la pièce, est dans son lit, 18, rue Busserine, à Marseille, dans les quartiers nord, rencontre le comédien, auteur et metteur en scène François Cervantes. « Il voulait écrire un texte sur moi. Il venait me voir, on parlait, il prenait des notes dans un petit carnet. Je trouvais qu’il ressemblait à mon père. Il a proposé à Catherine de jouer mon rôle. Et maintenant, elle a appris le texte, elle le récite, elle le joue, quoi, elle me joue … Comme ça, sans décor, sans rien … » Et surtout qu’on ne me dise pas que le transfert ça n’existe pas ou que c’est réservé au soin ou à la cure analytique ! Après la pièce, j’ai discuté avec Catherine Germain, la comédienne qui joue Latifa, et qui est aussi, elle-même, un des personnages de la pièce. « C’est la première fois que je joue quelqu’un que je connais. Latifa je l’ai vu fumer, j’ai pris un café avec elle. » Le transfert se lit sur le visage de Catherine. Dans son sourire quand elle nous raconte, après la pièce, ses rencontres avec Latifa. « C’est la troisième représentation. Je ne suis pas encore calée. Des fois je joue Latifa et d’autres fois je joue Catherine qui joue Latifa. C’est complexe. » Comme du transfert. Savoir ce qu’on entend, qui on entend. Soi ou la personne que l’on écoute. « Je me sens gênée, reprend Latifa/Catherine. Vous allez entendre des choses intimes sur moi. Je ne sais plus ce que j’ai raconté à Cervantes, on a discuté pendant des mois. Il m’a apporté le texte, mais bon … Je ne l’ai pas lu. » Toutes les cartes sont posées. Sur le plateau. D’emblée Cervantes crée un dispositif théâtral, à la fois simple (épuré même) et complexe en termes de jeu. C’est l’histoire de Latifa et de la destruction de son snack mais c’est aussi du théâtre et ses règles opèrent. 

« Ils me regarderont comme une folle »

Les infirmiers qui proposent des entretiens sont confrontés au même type de récit. Ce n’est pas tant l’anecdote qui importe mais la façon dont les faits racontés sont habités. C’est ce qui est le plus complexe à faire advenir. Des mots et du silence. Lorsque Latifa parle de son père, ce qui est riche c’est ce qu’elle ne dit pas et qui nous fait associer et rêver. Son père, ce grand amour, qu’elle chérit encore. Faut-il reformuler ou laisser dire sans creuser ? L’auteur crée une fiction à partir du dire. Une fiction qui parle autrement du sujet mais qui doit résonner juste aux oreilles de la personne qui se raconte. Il ne s’agit pas de soin même s’il tient la main de Latifa et lui permet de dire ce dont elle se souvient pour que ça ne disparaisse pas comme le snack. « Demain, je dirai aux gamins que là, il y avait un snack, et ils me  regarderont comme une folle. »

L’infirmier (comme l’auteur, le metteur en scène et la comédienne) lutte contre la disparition, l’effacement, l’éradication parce que ce qui est tu continue à exister secrètement, sournoisement parfois et fabrique du conflit. L’infirmier, lui aussi, qu’il le veuille ou non, crée une fiction. Il interprète lui aussi ce qu’il entend. Il n’a pas de plateau où donner à voir, à entendre ce qu’il a entendu. Sauf dans les lieux de soin où existent encore des réunions cliniques. C’est ce que ne comprendront jamais les purs neuroscientifiques. Les choses existent en creux. Et ce creux est aussi actif que le plein qu’ils cherchent dans la neuro-imagerie qui est de toute façon aussi une neuro-imaginerie. Nos récits cliniques évoquent, à leur façon, le rouge éternel des coquelicots. Ils ne disent pas la vérité exacte d’une personne, ils disent une vérité possible dans laquelle la personne peut se reconnaître si elle le souhaite. Ils ne disent même pas la vérité du soin, ils en décrivent un chemin possible. Celui que se raconte le soignant. C’est un récit qui obéit aux règles du récit. C’est une traduction donc une trahison.

Je suis Latifa

Superviseur auprès d’équipes qui travaillent dans les quartiers nord de Marseille, je croise souvent des Latifa, leurs enfants ou leurs cousins et cousines. Je ne les connais pas directement mais travaille avec le récit de mes collègues. Ils sont parfois aussi habités que Catherine Germain la comédienne peut l’être par Latifa. Ils ont parfois appris le récit, et le jouent. « Ils me jouent », dirait Latifa.

Quand je raconte comment je soignais les patients que je rencontrais, les gamins me prennent pour un fou, comme si je leur disais, ici il y avait un snack. On soignait sans isolement, ni contention. « Oui grand-père, me disent-ils des yeux. Nous on peut pas faire autrement. » Et ils passent à autre chose. Comme Latifa, j’aurais bien besoin que quelqu’un me tienne la main et écoute ce que j’ai à dire. Avant que ça disparaisse. Comme Cervantes lui-même peut-être avec les gestes qui fondent son théâtre. Nous sommes de plus en plus nombreux à courir le risque d’être effacés. Rideau de théâtre ou rideau de fer, nous avons des gestes spéciaux pour les lever ou les baisser. Nous ne nous laisserons pas dépouiller de tous les gestes de notre corps. 

Dominique Friard
ISP, Superviseur d’équipes

1– Cervantes (F), Le Rouge éternel des coquelicots, Les Solitaires Intempestifs, 2019. A voir du 5 au 26 juillet au Gilgamesh Belleville à Avignon. Relâches les 10,17, 24.


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