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L'intimité de Giuseppina

Une réflexion sur le cadre de soin à partir d’une omelette aux macaronis, et de mains sur les oreilles.

« Il faut le recadrer. » Combien de relèves ou de réunions d’équipe sont ponctuées par cette phrase définitive ? Je l’ai tellement entendu au cours de ma carrière que je me demande si, parfois, elle ne procède pas d’une obsession. En général, plus nous nous sentons débordés par une situation, plus nous exigeons que le patient concerné soit recadré. Recadré et non pas cadré parce que nous nous rendons bien compte que les règles habituelles ne fonctionnent plus. Nous pourrions, bien sûr, nous demander en quoi consiste ce cadre perdu, quelle est sa fonction et comment il impacte le rôle infirmier, le soin et la relation avec ce patient. Il me faudrait mobiliser des connaissances théoriques qui risqueraient de faire fuir un lecteur souvent peu enclin à s’ébattre au milieu de concepts forcément complexes. Une histoire est souvent le plus court chemin pour relier théorie et pratique. L’histoire de Giuseppina nous en dira plus qu’un long discours.

L’omelette aux macaronis

L’écrivain napolitain Erri de Luca la raconte dans Les Saintes du scandale (1). Giuseppina était une « sans école ». Elle venait d'un village du sud de l’Italie vidé de ses habitants par l'émigration. Simple servante, elle était au service des cousins napolitains d'Erri de Luca et les accompagnait, pour les vacances, dans un village du sud du Tyrol où ils restaient plusieurs semaines. Elle était fiancée à un ouvrier du Sud de l'Italie lui-même analphabète. Ils s'échangeaient des lettres de loin. Quand on ne savait ni lire, ni écrire on avait recours à l'écrivain public qui « par tous les temps et en toutes saisons, installait sa petite table et deux chaises, une pour lui et une pour le client, avec une plume, du papier et un encrier. Une lettre coûtait l'équivalent d'une pizza. »

Dans le village tyrolien où travaillait Giuseppina, il n'y avait pas d'écrivain public. Elle ne pouvait donc ni lire les lettres de son amoureux, ni a fortiori y répondre. Elle avait malgré tout trouvé un jeune instituteur qui parlait aussi italien « qui lui proposait gratuitement, par bon cœur, de lui écrire ses lettres. » L'après-midi, une fois son travail terminé, elle allait voir l'instituteur et lui disait ce qu'elle voulait raconter à son fiancé : recommandations, saluts, messages, etc. Giuseppina avait proposé, en échange, de repasser les vêtements de l'instituteur qui l'avait remerciée sans accepter. Elle lui apportait alors une belle part d'omelette de macaronis qu'elle préparait généreusement pour les cousins. L'instituteur appréciait car il n'en avait jamais goûté. Giuseppina avait sa fierté, elle ne mendiait rien. Elle devait elle aussi donner quelque chose. Au don de  l’instituteur devait répondre un contre-don. Elle ne voulait rien devoir au bon cœur du jeune homme. Le repassage des vêtements refusé, l’omelette de macaronis acceptée constituent les premiers éléments du cadre, du pacte qui relie Giuseppina et l’instituteur que j’ai décidé de nommer Helmut  par commodité. 

Les oreilles bouchées

Quand Giuseppina recevait une lettre de Naples, elle allait chez Helmut et le priait de la lui lire. « Pourtant, écrit de Luca, Giuseppina avait honte de partager avec lui le moment privé de la lettre. » Erri de Luca, à ce point du récit, est très précis. « Une lettre : le blanc sur l'enveloppe timbrée l'excitait déjà. »… Recevoir une lettre c'était, à l'époque en soi un événement. « Elle était porteuse d'émotions, de voix, de nouvelles de la maison. Alors on s'isolait, dans n'importe quel endroit, même sur un banc, pour être seul avec la lettre, l'ouvrir doucement afin de ne pas l'abîmer, inventer un silence tout autour et parcourir les lignes. D'abord la date, elle a été écrite tel jour et elle a mis tant de jours pour voyager. » Cette intimité n'était pas permise à Giuseppina. Elle devait frapper à la porte d'une personne instruite et se fier à sa discrétion. « La lettre écrite pour elle devait être lue par un étranger, une personne comme il faut, mais avec la mélodie tyrolienne. » L'amoureux devant lui-même passer par un écrivain public pour écrire et lire les lettres, la notion d'intimité est ici relative même si l'écrivain public était, par nature et par obligation, assermenté ou considéré comme tel. Giuseppina avait trouvé une solution pour protéger son écoute de la lettre et c'est en ce point que le texte d'Erri de Luca est enseignant pour nous. « Armée de courage, elle s'était rendue chez l'instituteur avec la première enveloppe reçue de Naples, son foulard sur les cheveux et cette petite requête en plus : s'il vous plaît, pourriez-vous lire la lettre en vous bouchant les oreilles. Le son de ces mots resterait au moins à elle. Pour un analphabète, l'écriture est comme pour moi le papier d'une partition, seul compte le son qu'elle fait. Et ce jeune instituteur doux et imperturbable, avait acquiescé sans objection. Il avait mis ses lunettes, avait ouvert délicatement l'enveloppe, avait bien déplié la lettre devant lui pour ne plus avoir à se servir de ses mains avec lesquelles il s'était bouché les oreilles, et il s'était mis à lire. »

« Sans école », Giuseppina n’en avait pas moins une vive intelligence des relations humaines. Pas besoin d’être un intellectuel pour être doué d’un sens pratique qui manque parfois cruellement aux soignants.

Le cadre est coupure

L'anecdote est minuscule. Deux personnages dans une toute petite pièce qui pourrait tout aussi bien être un bureau de consultation, la cour d'une unité de soin, le bassin d'une piscine ou que sais-je encore. « Giuseppina s'essuie les yeux tandis qu'elle écoute derrière son dos les mots de son fiancé passés à travers deux personnes et deux transformations, tandis que l'instituteur scande avec application les syllabes italiennes. » L'anecdote est minuscule mais l'étudiant en soins ou l’infirmier débutant peut en faire son miel. Nous pourrions évoquer à son propos de nombreux concepts : don et contre-don, intimité, contention psychique, etc. Giuseppina et Helmut ont construit un cadre authentique qui protège chacun, autant celle qui reçoit que celui qui donne. Le cadre suppose un don et un contre-don, il implique aussi une perte. Helmut se bouche les oreilles et ne se sert plus de ses mains. Se manifeste ainsi une dimension de coupure. L’échange ne devient acceptable et fécond que parce qu’Helmut n’est pas tout, qu’il accepte de n’être pas complet. Il fait lui-même avec un manque qui ne l’autorise qu’à scander avec application les mots de l’amoureux. Pas question d’y mettre le ton, pas question de prêter sa voix à l’absent. Il n’y a là rien de scabreux, ni d’ambigu. Le cadre créé protège Giuseppina et Helmut. Il rend la lecture et l’écriture des lettres d’amour possibles.

Retrancher ou rajouter ?

Que signifions-nous en réalité lorsque nous exigeons un recadrage ou plus de cadre ? Quelque chose du lien ne fonctionne plus. L’omelette de macaronis ne remplit plus son office. Nous ne nous bouchons plus les oreilles. Nous ne scandons plus avec suffisamment d’application les mots de l’absent. L’un  ou l’autre des partenaires devient trop présent, trop pesant. La séparation qu’instaure le cadre ne remplit plus son office. Qui en est responsable ? Helmut ou Giuseppina ? Le soignant ou le soigné ? Lorsque nous réclamons plus de cadre, nous tendons à considérer que la rupture ou l’intrusion vient du patient. Est-ce si sûr ? Erri de Luca, alpiniste chevronné, est un écrivain attentif aux paysages, aux pentes qu’il emprunte, aux êtres humains qu’il croise. Il suffit de lire sa description de la réception de la lettre, ce qu’elle suscite d’émotions et comment elle mobilise l’imaginaire de Giuseppina. Il différencie la lettre en tant que contenant et son contenu. Ne devrions-nous pas procéder de la même façon ? Différencier le cadre en tant que contenu et le cadre en tant que contenant ? Nous décentrer suffisamment pour nous représenter la situation avec les yeux du patient ? Qu’est-ce qui a changé en lui, en nous, dans la relation pour que ce qui était jusqu’ici opérant cesse de l’être ? Le recadrage peut-il remplir son office s’il n’émane que du soignant sans prendre en compte les besoins du patient ? Dans ces situations nous avons tendance à rajouter des contraintes, à nous faire plus présents, ne devrions-nous pas travailler sur notre capacité à être suffisamment absents ? Renégocier un nouveau pacte qui engage l’un et l’autre ?

Dominique Friard, ISP, Superviseur d'équipes.

1– Toutes les citations sont extraites de : De Luca E. Histoire de Giuseppina, in Les Saintes du scandale, Paris, Mercure de France, 2013, p. 9-17.


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