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« J’ai eu tort »

En psychiatrie la citoyenneté ne se décrète pas, elle se construit petit à petit en tirant collectivement partie de nos erreurs.

Aujourd’hui, il est de bonne réclame psychiatrique de communiquer sur le patient-citoyen. Du slogan à la réalité, il existe parfois un gouffre. Il suffit pour s’en rendre compte d’examiner combien de patients bénéficient de permissions pour accomplir leur devoir électoral ou sont accompagnés à leur bureau de vote par des soignants missionnés. On m’opposera, à raison, que les effectifs actuels, ne permettent pas (plus ?) de détacher des infirmiers pour ce type d’accompagnements. Le vote par procuration permet à l’électeur absent ou empêché de choisir un autre électeur pour accomplir à sa place les opérations de vote. Un policier ou un gendarme peut se déplacer au domicile (et donc à l’hôpital) pour établir la procuration. Dans nos institutions citoyennes qui favorisent l’empowerment, une  telle démarche ne peut pas s’improviser, et doit être anticipée afin de tenir compte des contraintes policières. Suffisamment longtemps avant une élection, les soignants qui favorisent la citoyenneté de leurs patients doivent donc préparer cette procuration qui se déroulera d’autant mieux que les équipes de direction la favorisent en l’anticipant elles-mêmes.

Pour être citoyenne, cette procédure n’en a pas moins des liens avec la clinique. A qui donner procuration ? A une mère, un père, un frère, une sœur, un conjoint, un(e) ami(e) ? Qu’est-ce qui garantit que dans le secret de l’isoloir ce proche ne votera pas plutôt pour le candidat de son cœur ? Cette question revient à poser celle de la confiance. Dès que s’y mêle la persécution elle devient tout à fait pertinente. C’est une manière d’aborder la qualité des relations avec l’entourage familial et social du patient. Des ressources insoupçonnées peuvent ainsi apparaître qui pourront être mobilisées pour préparer une sortie.

Pour voter selon sa raison ou son cœur, le patient doit être informé, éclairé. Si les élections présidentielles suscitent de nombreux débats, les élections locales, elles, mobilisent moins les medias. Comment favorise-t-on cette forme de citoyenneté dans le quotidien des unités de soins ?

Le journal du secteur comme outil de citoyenneté

Tout jeune diplômé, avec l’assentiment de l’équipe médicale, j’avais créé un journal réalisé par/avec les patients du service. J’avais longuement déplié un projet qui faisait la part belle à la créativité, à la possibilité de mobiliser les patients à partir de leurs compétences, à une citoyenneté qu’il nous appartenait de mobiliser. Il s’agissait de lutter contre les troubles négatifs de la schizophrénie que nous mettions en travail à partir du trouble des associations et du concept de déficit. Il avait fallu acheter une ronéo (machine qui reproduit des textes au moyen de stencils) pas trop chère, la nettoyer, récupérer des stencils, de l’encre... Ce ne fut pas le plus difficile. Gaëlle, l’ergothérapeute du secteur avait accueilli le matériel dans son atelier qui deviendrait une imprimerie le temps de fabriquer les 120 exemplaires du journal. Un groupe d’une dizaine de patients s’était mobilisé. Nous avons pu sortir le premier numéro en mai 81. Différentes rubriques rédigées par les soignants et les soignés étaient proposées : astronomie (un patient avait des connaissances encyclopédiques dans ce domaine), pêche (pour les mêmes raisons), mots croisés, une infirmière avait même raconté un stage effectué dans la région nantaise.  Rien que du très banal au fond. Le journal étant sorti entre les présidentielles et les législatives, nous avions travaillé avec le groupe de patients le rôle et la fonction du président de la République et des députés. L’élection de François Mitterrand ayant suscité quelques inquiétudes, c’était pour nous une façon de les mettre en travail. Nous nous étions également rendus compte que l’organisation politique du pays, le rôle de ses dirigeants, les modalités d’élection étaient étrangères à de nombreux patients. Des poèmes et des textes libres complétaient le sommaire. Nous avions distribué le journal dans les différentes unités du service et en extrahospitalier où il fut très bien accueilli. Les patients étaient fiers d’eux et de ceux qui avaient écrit dans le journal et je suis parti une semaine en vacances assez satisfait du travail accompli.

« Le journal est censuré ! »

A mon retour de vacances, Gaëlle m’attendait catastrophée. Le médecin-chef avait exigé qu’elle récupère tous les exemplaires distribués afin d’en arracher deux pages qui n’avaient pas leur place dans un journal de service, disait-il. Seule de l’équipe à être présente, elle s’était exécutée, sans zèle excessif. Je tombais des nues. Je m’attendais à tout sauf à un tel acte de censure. Effectivement, un patient avait écrit un texte où il parlait d’un voyage à Berlin. Il notait que Berlin-Est était grise alors que Berlin-Ouest était colorée. C’était tout. Il racontait, en une demi-page, dans un autre texte la soirée électorale. Il concluait son texte en écrivant que Valéry Giscard d’Estaing, après avoir annoncé le résultat, s’était levé et avait quitté l’écran sans se retourner. Son fauteuil était resté vide quelques secondes. Le médecin-chef (voir texte  « Et comment analysez-vous cela ? » dans cette même rubrique), avait estimé que ces textes « politiques » et qu’il ne pouvait couvrir de tels écrits. Je ne me suis jamais demandé qu’elles étaient les opinions politiques de mon patron, s’il était de gauche ou de droite, je savais par contre que nous ne pourrions pas continuer le journal en fonctionnant de cette façon. Un patient censuré c’est cinq patients qui n’écrivent plus. C’est un espace de liberté qui se ferme. Il fallait trouver une façon de contourner cette censure absurde. L’argument ne pourrait pas être politique mais clinique.

Françoise, Dorothée, mes collègues infirmières, Gaëlle et moi devions une stratégie. Alain, l’auteur du texte, était certes considéré comme un psychopathe. On pouvait soutenir qu’il avait transgressé et que de sa part ce n’était pas étonnant. La censure était une façon de le cadrer, de poser une limite. Soit. C’était quand même un peu court. Nous n’avions pas fixé de règles quant au contenu du journal. Alain ne pouvait pas transgresser une règle qui n’avait pas été posée. Qu’avait-il écrit ? Que Giscard était parti sans se retourner ? Tous les commentateurs l’avaient repéré. Que Berlin-Est était grise ? Si l’écrire c’était transgresser, tout écrit finirait par être transgressif. On aurait également pu remarquer qu’Alain s’était investi dans une démarche collective en participant au journal ce qui ne lui arrivait pas si souvent. Dans  le premier de ses écrits il convoquait un souvenir de voyage, dans le second une absence. Nous aurions pu y penser ensemble pour repérer ce mouvement et se demander s’il signifiait quelque chose. Sur cette base, nous pouvions contre-attaquer.  Il nous fallait déterminer quel était le moment le plus propice.

«  Ce serait politique ça ? »

Dans le service, la semaine était organisée autour d’une armature de réunions. Certaines rassemblaient la fine fleur de l’intra-hospitalier. Des surveillantes garde-chiourme attentives à ce que rien ne bouge dans le service, se gardaient bien d’objecter à la moindre initiative médicale mais détricotaient en douce tout ce qui tentait d’innover. Le journal ne s’était créé qu’en passant au-dessus d’elles. Je le payais au quotidien. J’avais acheté la ronéo sur mon temps personnel, la surveillante de l’unité ne voyant pas pourquoi elle m’aurait accordé un temps forcément précieux pour que je me fasse bien voir du médecin-chef. De fait, le jeune infirmier que j’étais avait été assez vite en butte à leur travail de sape. Evoquer le  journal lors de la réunion où elles étaient en majorité aurait été suicidaire. Même avec la bienveillance du médecin de l’unité. Nous choisîmes de revenir sur le journal au cours de la réunion du mardi après-midi où la présence des soignants de l’extrahospitalier impulsait une atmosphère plus ouverte. Nous étions certains leur soutien. Lors du tour de table destiné à définir l’ordre du jour, je proposais simplement de faire un bilan du premier numéro du journal. Lorsque ce fut mon tour de prendre la parole, je me gardais bien d’émettre la moindre critique. J’énonçais le nombre de patients mobilisés, retraçais quelques parcours singuliers. William, l’ergothérapeute de l’hôpital de jour, enchaîna en disant que c’était vraiment une médiation intéressante. L’équipe avait envisagé d’en créer un aussi mais avait dû renoncer en raison de la difficulté à trouver un duplicateur. Ils s’étaient rabattus sur un journal parlé. Ils pourraient nous proposer des textes si nous en étions d’accord. Quinze minutes passèrent ainsi à discuter de la  forme, du contenu. Michelle, une éducatrice spécialisée du CMP trouva que c’était une bonne idée de profiter du journal pour faire l’éducation civique des patients.

« C’est un domaine que nous ne travaillons pas suffisamment. Je pense qu’il a de l’avenir. Un jour on expliquera la maladie aux patients et ils s’en porteront mieux. Pour la prévention des rechutes ce sera sûrement un outil précieux. Les appartements thérapeutiques reposent aussi sur une telle démarche.

- Tout à fait, reprit Arlette la surveillante de l’hôpital de jour. Apprendre un minimum de recettes de cuisine, à entretenir son appartement, à faire ses courses. Un journal est le moyen idéal de faire passer ces contenus.

- Amener les patients à s’inscrire sur les listes électorale, les inciter à aller voter c’est leur permettre de prendre ou de reprendre pied dans la vie sociale

-Oui Michelle mais ça nous oblige à faire un peu de politique. Et ça ce n’est pas possible. Un journal de secteur ne peut pas dire que Berlin est grise ou que le président battu a laissé son fauteuil vide. 

- En quoi c’est politique tout ça ? poursuivit Michelle.  

- Faire du prosélytisme pour un parti politique ce serait politique mais ça ?, enchaîna Arlette.

J’avais attendu mon heure. Le moment était venu, ça passait ou ça cassait. En voyant les surveillantes de l’intra se trémousser sur leurs chaises, je sus immédiatement d’où venait le coup. Pas une n’ouvrit la bouche. Les collègues de l’extra qui ignoraient les deux pages arrachées se positionnaient tout à fait clairement contre la censure. Ils apportaient de l’eau à mon moulin.

« J’ai peut-être été un peu trop rapide, finit par dire le chef de service. Pour ceux qui ne le savent pas j’ai demandé à Gaëlle de récupérer les exemplaires du journal pour enlever deux textes écrits par Alain Dupond. Evidemment j’ai eu tort, d’autant plus que comme l’ont signalé M. Friard et son patron, M. Dupont est dans une spirale positive. Il n’empêche que nous n’avons pas fixé de règles concernant les textes publiés. C’est comme si ce journal n’avait pas de cadre. »

Je dus convenir, en moi-même, qu’il avait raison sur ce dernier point.

« Vous avez raison monsieur. Il faut un comité de rédaction et un directeur de publication. C’est ce qui se fait dans les journaux. »

Les collègues objectèrent que c’était peut-être beaucoup pour un si petit journal qui n’était après tout qu’une activité à visée thérapeutique.

« Il y aura forcément des textes ou des images qui testeront les limites. On peut faire confiance à nos patients pour nous y confronter et s’y confronter. Je suis d’accord avec Dominique et M. Dreyfuss, il faut un dispositif clair et repérable, avança Marie-Martine la psychologue de l’hôpital de jour. 

Avertissement au lecteur

Le patron finit par trancher. Je lui signalerai tous les textes et les dessins que je trouverais limite : ceux qui abordent des questions de politique, de religion, de sexualité. Nous en discuterions ensemble. Et si cela s’avérait nécessaire, eut égard à la dimension thérapeutique du journal, je reprendrais le texte avec son auteur. Si le désaccord persistait, le texte ne serait pas  forcément censuré mais pourrait être publié avec un avertissement au lecteur. C’est ainsi que nous créâmes le cadre thérapeutique du journal. Il m’arriva régulièrement de rencontrer le patron pour évoquer tel ou tel texte. Quelques-uns furent discutés. Nous nous rendîmes vite compte de l’intérêt thérapeutique de ces avertissements au lecteur qui devinrent aussi des retours à l’auteur. Nous avons ainsi publié le témoignage d’un patient qui fut prisonnier dans un camp en Algérie. Ses geôliers appartenant au Front de libération nationale (FLN), il n’avait jusque-là jamais pu en parler. L’avertissement permit de valider son vécu et de lui en faire un retour dans le journal même. Il n’y eut plus aucun texte censuré dans le journal. Les surveillantes, vertes, n’y virent qu’une seule chose : j’avais un accès direct au médecin-chef. J’étais devenu encore plus dangereux pour leur peu de pouvoir.

L’empowerment comme la citoyenneté ne sont pas seulement des slogans qu’il fait bon mettre sur une plaquette ou prononcer lors d’un congrès, l’un et l’autre se construisent pas à pas. Dans cette voie-là, pour peu que nous nous en donnions la peine nous apprenons de nos erreurs. Et quand l’exemple vient du médecin-chef c’est encore mieux.

Dominique Friard


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