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« C’est ma voisine qui m’a suggéré de venir vous voir … »

Certains patients, quand nous les recevons pour la première fois, nous précisent qu’ils viennent de la part d’un proche qui a bénéficié de soins. Que disent ces petites phrases sur le soin et notre rapport à la population ?

Le soin en psychiatrie n’existe pas « hors sol ». Il est implanté dans un terroir, des quartiers, une cité. Le soignant qu’il soit psychologue, infirmier ou psychiatre peut en sentir la moindre palpitation pour peu qu’il connaisse la population qu’il se propose de soigner. Une entreprise qui ferme ce sont des dizaines de personnes qui vont consulter au C.M.P. Leurs maux prendront des formes variées selon la personnalité de chacun et ses fragilités, mais il y aura une origine commune. Les professionnels de Pôle emploi verront leur activité augmenter en conséquence. Les enseignants du collège ou du lycée local prendront note que le comportement de leurs élèves se modifie sans toujours bien en saisir les causes. Les commerces seront moins fréquentés... Les habitants d’un village, d’un quartier, d’une ville se rencontrent, échangent, partagent leurs soucis, leurs colères. Cette communauté humaine rencontre une psychiatrie qui en est issue. La pratique de secteur renvoyait à cette proximité qui tend à disparaître avec une organisation en pôles qui n’est pas à la même échelle et ne vise pas à se rapprocher de la population mais à associer les différents services de l’hôpital pour diminuer les coûts.

Des atermoiements nécessaires

Je n’ai jamais mieux perçu cette réalité qu’au Centre de Santé Mentale Hélène Chaigneau (C.S.M.), lors de la première rencontre avec une personne en demande de soins. L’accueil d’un sujet qui franchit pour la première fois le seuil d’un CMP est toujours un moment important. Une porte s’ouvre ou reste désespérément fermée. Il faut oser pousser cette porte. La personne en souffrance y a longuement pensé, a reporté la démarche, puis s’est finalement décidé. Elle a pris un rendez-vous. Parfois, elle n’est pas venue. C’était trop tôt. Elle n’était pas sûre. Mais ses maux ont fini par être les plus forts. Elle a repris un rendez-vous et a fini par entrer. Ces atermoiements font partie du chemin a emprunter, difficile de le raccourcir mais pas impossible. A condition bien sûr que le CMP soit organisé pour recevoir rapidement les premières demandes de soins. Une équipe d’accueil, disponible, ça peut aider.

« Ma tante m’a dit d’aller vous trouver »

La personne est là. Un soignant la salue et l’accueille. Il se présente et lui propose de la suivre dans un bureau tranquille afin qu’elle puisse déplier les raisons de sa venue. Les premiers mots sont essentiels. Chacun a les siens. Un sourire qui engage, une formule polit au fil des entretiens, un gimmick familier qu’il façonne selon les circonstances. La personne inspire profondément,  prend son élan et commence à parler. Certains ont préparé leur discours, d’autres bredouillent. Certains regardent le soignant droit dans les yeux, d’autres évitent de le fixer. Premiers mots, premières phrases pour « mi-dire » ses maux, inaugurent un parcours. Parfois, pas si rarement, la personne se recommande d’un proche. Une façon de se donner du courage, de se soutenir éventuellement d’un autre passé par là qui a affronté l’épreuve avec succès. Arrêtons-nous sur ces minuscules séquences :

« J’ai parlé de mon problème à ma tante, elle m’a dit d’aller vous trouver, que je serai bien reçue. Elle était venue vous voir après la mort de mon oncle »,

- « C’est une amie qui a été suivie ici qui m’a conseillée de venir »,

- « Ma voisine m’a dit que je devrais aller consulter au CMP, elle m’a dit que vous vous étiez bien occupé de son fils quand il allait mal »

- « C’est Elodie, l’infirmière libérale qui s’occupe de ma mère qui m’a parlé de votre centre. Elle m’a dit que je pourrais parler à quelqu’un. »

Les gens racontent et parlent d’abord de liens. La personne reçue n’est pas isolée. Tante, voisine, amie, collègue, infirmière libérale, pharmacien... constituent des repères affectifs et sociaux suffisamment investis pour qu’elle suive leurs recommandations. Les troubles éprouvés ne se vivent pas dans le silence, quelque chose peut en être partagé avec des proches. Le soignant suffisamment attentif peut y repérer de nombreux indices et refléter en écho :

« Après la mort de votre oncle » ;

- « Une amie vous a conseillé de venir » ;

- « Elodie, l’infirmière libérale, s’occupe donc de votre mère. »

Il peut aussi ne pas relever, se réservant l’opportunité d’y revenir si ça lui paraît pertinent.

Dans tous les cas, l’infirmier d’accueil se situe dans une lignée, dans une continuité de soignants qui se sont occupé d’un fils, d’une tante bouleversée par la mort de son mari. Il n’en est que l’incarnation actuelle.

Trip Advisor psychiatrique

Ces entrées en matière sont riches d’enseignements, non plus sur un plan clinique mais sur ce qu’elles révèlent des liens sociaux qui se tissent autour de nos accueils et des soins dispensés. Chaque fois que nous sommes suffisamment présents pour entendre une demande et l’accompagner favorablement, le bénéficiaire des soins est susceptible d’en parler autour de lui et de s’en faire le promoteur. Il ne s’agit pas ici de proposer l’équivalent d’un trip advisor psychiatrique mais de penser l’impact local, l’importance du bouche à oreilles dans le consentement aux soins. J’ai toujours pensé que nos soins, ce sont les patients qui en parlent le mieux. On m’objectera que les personnes reçues en CMP, à leur demande, présentent plus souvent des troubles névrotiques que psychotiques. Certes. Il n’empêche que névrotiques ou psychotiques, plus les troubles sont pris en charge tôt, meilleur est le pronostic. On prévient ainsi les tentatives de suicide de personnes dépressives, on évite des burn-out. On contribue à entretenir un sentiment d’espoir au sein des populations les plus fragiles. Si les sujets qui souffrent de psychose dénient leurs troubles, ils n’en sont pas moins sensibles à l’ambiance des lieux de soin. Ils perçoivent les bruits qui courent sur le service public de psychiatrie et hésitent moins à s’en rapprocher et se sentiront moins stigmatisés par une hospitalisation. Dès qu’une personne referme la porte du CMP, dès qu’un sujet quitte le service, il retourne vers une communauté. Qu’il se taise un peu honteux, qu’il s’isole ou au contraire qu’il proclame que tous ont été formidables avec lui, les soins proposés suscitent des commentaires qui impactent le consentement aux soins et d’éventuelles rencontres à venir.

Composer avec la psychiatrie

A l’inverse, chaque fois que nous passons à côté d’une demande de soin, chaque fois qu’un sujet estime de ne pas avoir été écouté dans un lieu de soin, il continue à souffrir aux yeux de ses proches, à défrayer la chronique et contribue à péjorer l’image de la psychiatrie. Chaque fois que nous avons recours aux isolements et contentions nous écartons, certes, la personne isolée et attachée du soin mais nous contribuons également à en éloigner beaucoup d’autres.

Il est des économies qui n’en sont pas. A l’échelle du secteur, la contention fait des petits, chaque contention en suscite d’autres.

« C’est un collègue qui m’a conseillé de venir vous voir. Lui aussi avait souffert d’un divorce difficile. » J’ai toujours aimé ces débuts d’entretien. Ils ont toujours signifié pour moi que quelque chose fonctionnait dans notre rapport à la population. Les haut-alpins n’appréciaient pas plus la psychiatrie et la maladie mentale que les autres citoyens français, ils savaient seulement qu’ils pourraient composer avec et cheminer sans se retrouver enfermés. Notre refus de l’isolement et de la contention n’était pas qu’une position de principe, il était aussi soutenu, porté, encouragé par la communauté toute entière. Au Centre Hospitalier de Laragne, on n’isolait pas les patients et on s’acharnait à maintenir vivants les liens tissés avec l’entourage. On n’y rive pas les patients à leur lit, on encourage la liberté de circulation. Une petite différence qui fait la différence.

Dominique Friard, ISP, superviseur d’équipes

 

 


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