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« Tout va bien avec Assa… »

Avec la mère d’Assa, qui paraît très lointaine et passive, les entretiens familiaux sont toujours tendus… Que faire pour l’aider à mieux comprendre sa fille ?

J’ai déjà parlé d’Assa (1), une jeune fille autiste qui souffre d’un syndrome de l’X fragile. Depuis son arrivée en 2015, elle a beaucoup progressé, en particulier sur le plan de l’autonomie, mais nous avons beaucoup de mal à travailler avec sa mère. L’équipe la surnomme « la mère morte », car en entretien, elle nous fait vivre l’impression angoissante de tomber dans un trou noir sans fond… D’origine malienne, vêtue d’une tenue sombre, le visage plutôt jeune, elle semble de prime abord intimidée. Elle s’assied toujours assez loin de sa fille, regarde ses pieds ou au loin par la fenêtre et répond de manière laconique sans jamais croiser nos yeux : « oui… », « tout va bien »; « pas de problèmes à la maison avec Assa ». Parfois, tandis que nous lui expliquons quelque chose, elle paraît presque s’assoupir.

« Elle doit rester à côté »

Avec cette femme, tout a d’emblée mal commencé. Lors du premier entretien d’accueil, elle a écouté sans broncher la présentation de l’établissement, puis, tout à la fin, a indiqué, sans nous regarder, qu’elle refusait le placement. Selon elle, il était inutile que sa fille fréquente l’HDJ, elle pouvait aller avec ses 7 frères et sœurs handicapés dans le même lieu de soin, un Institut médico-éducatif (IME) à Créteil, près de chez eux. Elle n’a pas semblé entendre que sa fille Assa était différente de ses autres enfants et pouvait bénéficier de soins adaptés.
Aujourd’hui, le médecin s’adresse à elle en souriant : « Comment va Assa? Il y a eu beaucoup de changements cette année. Qu’en pensez-vous, Madame ?
– Oui, tout va bien, comme d’habitude.
– Vous ne trouvez pas qu’Assa a changé?
– Non, c’est comme d’habitude. »
Assa regarde ses chaussures. La psychiatre insiste : « Le fait qu’Assa vienne seule en métro depuis quelques mois, ce n’est pas une grande progression d’après vous?
– Oui. »
Un silence s’installe, qu’elle rompt bientôt : « C’est loin et il y a la correspondance.
– Vous avez peur pour votre fille, Madame ?
– Oui, elle m’appelle tous les matins pour me dire qu’elle est bien arrivée.
– Qu’est-ce qui pourrait lui arriver ? »…
La mère hausse les épaules sans répondre et ferme les yeux quand la médecin aborde l’avenir et les stages qu’Assa pourrait faire. Depuis septembre, celle-ci participe en effet au groupe « projet professionnel », qui permet notamment aux jeunes de se préparer à effectuer un stage en Établissement et service d’aide par le travail (Esat). « Qu’est-ce que vous souhaiteriez pour l’avenir de votre fille? » N’obtenant pas de réponse, la psychiatre insiste et la maman finit par relever la tête : « Je ne sais pas. C’est vous qui savez et qui décidez, moi je ne connais pas tout ça.
– Vous connaissez les Esat ?
– Oui. Bintou, la sœur d’Assa, y va.
– Ah oui, et que fait-elle ?
– Je ne sais pas.
– Blanchisserie, cuisine, ménage, jardinage, conditionnement?… (haussement d’épaules) Vous n’en parlez jamais ensemble?
– Non.
– Mais vous êtes d’accord pour qu’Assa fasse un stage en Esat ?
– À Créteil, oui, à côté de la maison. »
Assa secoue la tête.
« Tu ne veux pas, Assa?, l’interroge le médecin.
– Pas à Créteil.
– Madame, votre fille n’est pas d’accord. »
La mère se tourne vers Assa, lui assène quelques phrases en soninké mais la jeune fille continue de secouer la tête. La psychiatre lui propose d’expliquer son refus à sa mère et de faire entendre sa voix. Mais Assa défait et refait ses lacets, obstinément, en évitant le regard maternel.

Une mère trop vulnérable ?

Une fois de plus, nous sortons « sonnées » de cet entretien. Malgré tous nos efforts, et notamment en lien avec l’IME de Créteil, nous ne parvenons pas à atteindre cette mère, et à la faire participer au projet de soin pour Assa. S’ouvrira-t-elle un jour davantage à nous ou gardera-t-elle toujours cette agressivité passive? Comment l’aider, alors que son quotidien, avec ses nombreux enfants malades, doit être si difficile? Il me semble que quelque chose a pu émerger entre mère et fille aujourd’hui, mais Assa refuse de s’exprimer. Cherche-t-elle inconsciemment à protéger sa mère? La pense-telle trop vulnérable, trop déprimée pour la contredire devant nous? Chaque jour, nous voyons évoluer la jeune fille, applaudissons chaque petite victoire… et devons peutêtre renoncer à demander à cette mère de partager cela avec nous…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .

1– Voir les n° 235 et 237.

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