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« Saïdou piscine oui… »

À 23 ans, Saïdou est un jeune autiste corpulent et bruyant, « monté sur des ressorts ». Lors d’une sortie à la piscine, les soignants sont confrontés à des personnes peu tolérantes…

Comme un géant, il se déplace à grandes enjambées, en évitant de justesse soignants et patients, qui semblent comme des Lilliputiens face à Gulliver. Saïdou (1), 23 ans, est un patient autiste que nous suivons depuis 2014. Avec son 1,80 mètre et ses 100 kg, ce jeune garçon bondissant a des mouvements amples et des sauts qui peuvent impressionner ceux qui ne le connaissant pas.
Pendant les vacances scolaires, différentes activités sont proposées aux patients présents. « Saïdou piscine oui », répète Saïdou en arrachant le stylo des mains de ma collègue Delphine pour écrire son nom au tableau. Assa, Mehdi et Simon s’y inscrivent également. J’appelle alors les familles pour leur demander de préparer un sac de piscine avec le jeune, mais pas celle de Saïdou car je sais qu’il se débrouillera seul. C’est un jeune homme indépendant et autonome qui a appris à lire tout seul alors que ses parents sont analphabètes. Totalement mutique au début de sa prise en charge, il a étoffé son langage et communique aujourd’hui avec quelques mots. Il aime cabrioler, chanter et manger. Nous devons d’ailleurs freiner sa gloutonnerie à chaque repas, en l’empêchant de se resservir et de dévorer les plats. Saïdou est un patient attachant qui sait se faire aimer. Souvent, il pose la tête sur les genoux de ses référents en claironnant « proche, proche » comme un tout-petit en recherche de maternage.

« On est tétanisées de peur ! »

Ce vendredi, à la piscine, Saïdou se déshabille rapidement dans la cabine puis sort triomphant avec ses affaires. Sans attendre personne, il saute dans les bassins ludiques et se fraye une place à travers les nageurs sous les puissants jets d’eau. Ma collègue et moi le surveillons du coin de l’œil car il attrape parfois un ballon appartenant à des enfants qui, effrayés, n’osent pas le réclamer, ou bien s’approche trop près d’une mère avec son bébé car il aime regarder les tout-petits…
Pendant que je nage dans le grand bain avec Simon et Mehdi, Delphine reste avec Assa qui lutte pour garder sur elle un maillot de bain deux pièces trop grand menaçant de découvrir sa poitrine… Mais le maître nageur s’approche, et désigne Saïdou du doigt. Celui-ci chante à tuetête, assis dans le jacuzzi, bras et jambes écartés, ce qui gêne deux femmes qui se reposaient. Généralement, quand le jeune homme s’approche ainsi, certaines personnes partent, un peu surprises, voire effrayées, par cet énergumène, d’autres au contraire restent, plutôt amusées et curieuses…
Ce jour-là, les deux femmes sortent de l’eau et vont se plaindre de façon véhémente au maître nageur. Le jeune homme les aurait touchées, elles sont « tétanisées de peur » et exigent que Saïdou sorte du jacuzzi. Ma collègue Delphine tente d’abord de dédramatiser, expliquant qu’il n’a pas conscience de son corps ni de celui des autres et qu’il n’a pas fait exprès de les bousculer. Les baigneuses s’emportent et le ton monte. Un peu dépassé, le maître nageur nous demande d’encadrer plus étroitement Saïdou et de le suivre partout. Nous nous opposons à une telle mesure, expliquons que d’habitude cela se passe bien et demandons plus de tolérance. Il reste encore 15 minutes avant de sortir du bassin et nous sentons le regard pesant du maître nageur. Bras croisés, planté devant le bassin, il suit d’un air désapprobateur tous les mouvements de Saïdou qui éclabousse Mehdi et Simon avec de grands éclats de rire.

« Merci Saïdou ! »

Delphine et moi sortons de l’eau très agacées et retournons nous changer avec notre petit groupe car il est l’heure de partir. Saïdou se dépêche de se rhabiller car il aime passer un long moment sous l’air chaud du sèche-cheveux. Lorsque je le rejoins, je lui demande de chanter un peu moins fort pour ne pas déranger les autres mais un jeune homme en train de mettre ses chaussures m’interrompt :
« Oh non, s’il vous plaît, laissez le chanter, il a une voix magnifique. Vous savez, je suis musicien, et si je pouvais, je l’enregistrerais. Comment s’appelle-t-il ?
– Saïdou. »
Le jeune homme s’avance vers lui :
« Merci Saïdou et au revoir ».
Saïdou regarde au loin, son sourire moqueur sur le visage. Un sourire d’ange qui charme et séduit, un sourire de démon qui fait peur aux personnes envahies de préjugés et effrayées par la différence. Difficile d’aider les patients à se faire une place parmi les autres, à la piscine, dans la cité…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .

1-  Voir Le Sourire éclatant de Saïdou, Santé mentale, n° 188, mars 2014

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