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Retrouver l'envie de soigner ...

Avec David, un jeune patient autiste très régressé, les soignants se sentent dans l’impasse. Le médecin tente de les remobiliser en faisant appel à leur créativité…

J’ai déjà parlé de David (1), ce patient autiste déficitaire de 16 ans, qui n’a accès ni au langage ni à la relation. Très isolé, centré sur la sensation, comme un tout-petit, il alterne des comportements d’excitation et d’angoisse, qui se traduisent par des sauts, des cris, et parfois des automutilations. Il est accueilli à l’hôpital de jour à temps plein depuis un an et demi. Lorsqu’en septembre, nous construisons en équipe son emploi du temps, nous nous interrogeons sur la pauvreté de sa prise en charge au quotidien. Sa participation au groupe sport a été interrompue faute de soignants assez disponibles pour l’accompagner sur un trajet long et compliqué. Je ne peux plus l’accueillir en informatique car il gêne trop les autres. Il participe encore à trois groupes dans la semaine : éveil corporel, danse et percussion, mais sur des temps très courts.
L’équipe soignante se sent impuissante. Nous constatons tous avec dépit que David reste souvent seul dans le jardin, pieds nus par tous les temps, à gratter le sol avec ses ongles… Il met de la terre dans sa bouche, mâche des stylos et sautille, l’air joyeux, les lèvres et la langue couvertes d’encre bleue. Il se masturbe sans cesse, indifférent aux cris des adolescents autour de lui.
Cette image de David, couvert d’encre et de terre, le regard vide, hante les soignants. Certains ressentent de la culpabilité. En y réfléchissant, je me rends compte que j’évite soigneusement de croiser l’adolescent, pour ne pas m’en occuper. J’éprouve un sentiment de dégoût, comme lorsqu’il jouait avec ses excréments lors de son admission. Je ne prends plus sa main qu’il met sans cesse dans son pantalon et je m’écarte de lui lorsqu’il s’approche. 

Une petite rrévolution

Il y a deux semaines, lors de la réunion clinique, le médecin suggère d’imaginer ensemble pour David de courts temps de soin individuels, afin de s’adapter à ses difficultés. Habituellement, éducateurs et infirmiers animent exclusivement des groupes thérapeutiques. Proposer des prises en charges individuelles est ainsi une petite révolution dans notre institution. Olivier, un collègue éducateur qui s’occupe des plantes, évoque un peu de jardinage mais il se questionne sur l’objectif de cet accueil. David peut-il utiliser un outil pour bêcher? Cela aurait-il du sens pour lui? N’est-il pas uniquement dans l’excitation et le plaisir lorsqu’il se roule sur la terre? Inès, éducatrice, mais aussi chanteuse dans une autre vie, prend la parole pour imaginer un autre moment de soin autour de vocalises…
nattendue, cette «ébullition» soignante provoque une explosion d’idées, chaudes et vivantes… Soudain, David m’apparaît à moi aussi avec ses qualités et son regard attachant. Je pense à son visage et ses mains barbouillées de nourriture après le repas et je construis dans ma tête un temps de soin autour de la toilette. Quand mes enfants étaient à la crèche, j’aimais les voir jouer dans les petits lavabos avec l’eau et la mousse du savon. Je me souviens de ce moment extraordinaire où chacun, après son goûter, prenait un gant de toilette mouillé et se nettoyait lentement le visage devant un miroir. J’imagine un court instant de partage, d’échange avec David, autour de l’eau, sa main dans l’eau froide, puis dans l’eau tiède, éprouvant le plaisir de se savonner, de sentir le savon, puis de s’essuyer avec une serviette douce ou peut-être une autre plus rêche… Ce sera à David de choisir, de construire avec le soignant qui l’accompagnera le débarbouillage qu’il souhaite et au soignant de se laisser guider, d’entrer dans un monde oublié de sensations et de perceptions. Le doux, le dur, un gant chaud ou froid sur le visage, et pourquoi pas un gommage plus dynamique pour sentir les joues et le nez, désigner ensemble les parties du visage et s’attarder avec le gant sur chaque partie nommée pour y mettre du plaisir et du ressenti? Très enthousiaste, Delphine, une collègue infirmière, propose de se joindre à moi pour organiser cette toilette. Elle prévoit une sortie avec David pour qu’il choisisse lui-même son matériel dans un magasin : toucher la texture, regarder la couleur des serviettes, sentir l’odeur de chaque savon…
Cette réunion nous a permis de renouer avec notre envie de soigner. Chaque soignant a pu penser, avec son cœur, ses émotions, la manière d’être au monde de David, puis tenter d’y accorder une relation de soin…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e

1 – À lire : Les limites de l’institution…, Santé mentale, n° 224, janvier 2018 et Faire chanter le soin, n° 228, mai 2018, www.santementale.fr.

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