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L’épreuve du métro

Assa, une jeune fille autiste, reste très peu autonome dans les transports en commun. Pour son avenir, elle doit pouvoir se déplacer seule en métro, mais comment l’aider ?

Assa (1), qui souffre d’autisme, et d’un syndrome de l’X fragile (2), vient d’avoir 18 ans. Nous envisageons son avenir avec elle. Elle voudrait faire des stages puis travailler, ce qui nécessite avant tout qu’elle se débrouille dans les transports. Malgré nos précédentes tentatives pour lui apprendre le trajet depuis Créteil, où elle habite, Assa vient à l’hôpital de jour en ambulance car elle redoute de prendre le métro toute seule. Elle ne sait pas lire et reste assez déficitaire. Sa famille ne peut pas l’accompagner et craint également qu’Assa se perde…

« Il faut lui lâcher la main ...»

Avec mon collègue Michaël, éducateur, nous réfléchissons à ce problème.
« Tu te souviens, Michaël, quand nous sommes allés jusqu’à Créteil avec le groupe randonnée? Assa s’est caché le visage à la station Daumesnil, juste au moment où nous devions sortir pour prendre la correspondance, or c’est le chemin qu’elle devrait emprunter. Je suis sûre qu’au fond, elle connaît ce trajet… Elle avait eu le même geste quand j’essayais de lui faire retenir son itinéraire. En revanche, à la sortie du métro à Créteil, elle me paraissait sûre d’elle, en terrain connu. Souriante, elle avait même proposé à une femme de l’aider à porter sa poussette dans l’escalier… ».
Michaël, confiant, a déjà établi un plan d’action. Pour rentrer chez lui, il emprunte en partie le même trajet qu’Assa et propose donc un apprentissage très progressif, étalé sur une semaine :
« Lundi et mardi soir, je reste avec elle de porte à porte, mais je la fais marcher devant, et prendre ses initiatives. Mercredi, je la laisse à mi-chemin, une fois assuré qu’elle a bien pris la bonne correspondance, elle termine le chemin seule. Enfin jeudi et vendredi, si tout se passe bien, elle rentre chez elle comme une grande!
– Si vite? Tu n’as pas peur qu’elle se perde?
– Tu m’as dit qu’elle connaissait le trajet, non? Il faut lui lâcher la main, sinon elle ne pourra jamais se confronter aux difficultés et trouver un moyen de les résoudre. »
Assa semble ravie que Michaël fasse les premiers trajets avec elle. Il y a quelques années, lorsqu’il s’adressait à elle au groupe randonnée, elle se cachait derrière moi pour lui répondre. Depuis, elle a grandi et commence à jouer de ses capacités de séduction auprès de la gent masculine, oscillant entre le rapprochement et la fuite, dans un jeu relationnel complexe entre attirance et peur…
Arrive le grand jour. Assa se tient prête, avec ses tickets de métro et son téléphone chargé. Son petit sourire montre son désir de braver ce qui lui fait peur et l’empêche de grandir. Le lundi et le mardi, suivie de près par Michaël, toujours aussi tranquille et confiant, Assa réussit l’épreuve. Le mercredi, elle effectue la moitié du trajet seule, sans se perdre. Le jeudi, à 16 heures, je lui dis « Au revoir » avec un pincement au cœur et me tiens prête à décrocher le téléphone si besoin. Un peu avant 17 heures, Assa appelle : « Virginie je me suis trompée, je crois que je suis descendue une station trop tôt avant Créteil. Dehors je ne reconnais pas, alors je suis de nouveau dans le métro mais je ne sais pas si je vais dans le bon sens… »
Difficile de répondre ainsi à distance! Je prends une profonde inspiration : « Regarde le panneau sur le quai. Il y a un mot écrit en très gros. Tu peux lire la première lettre? »
Assa hésite, réfléchit : « C’est un C.
– Est-ce que tu voies le panneau de l’autre côté?
– Oui, ça commence par B.
– Monte dans le métro, Assa. Tu es en direction de Créteil, l’autre quai est en direction de Balard, à l’opposé. Tu t’es bien retrouvée, bravo ! »
Mon cœur bat la chamade lorsque je raccroche. Je suis sûre de moi, mais la nuit suivante, je fais des cauchemars, je vois Assa dans un mauvais wagon, dont la porte automatique se ferme, l’emmenant dans les ténèbres…

Dépasser ses craintes

Le lendemain, à l’hôpital de jour, Assa raconte ses aventures aux soignants. Triomphant, Michaël m’explique qu’elle est même parvenue à demander de l’aide à un agent pour s’assurer de sa direction. Désormais, à la fin de sa journée, Assa attrape son sac, comme n’importe quelle jeune fille, et part vers le métro avec un groupe de copains. Elle vole toujours davantage de ses propres ailes. Quant à moi, travailler en équipe m’a permis de dépasser mes propres craintes !…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .

1– Voir aussi Santé mentale n° 235, février 2019.
2– Maladie génétique rare caractérisée par un déficit intellectuel léger à sévère qui peut être associé à des troubles du comportement et à des signes physiques caractéristiques.

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