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«Je dois le tuer...»

Avec l’adolescence, Tao, qui souffre d’autisme, fait d’éprouvantes crises clastiques à domicile et ses parents sont à bout. Récit d’un entretien familial sous haute tension…

J’ai déjà parlé de Tao (1), un jeune patient autiste de 18 ans qui fréquente l’hôpital de jour depuis 3 ans. Ces derniers mois, il traverse une crise d’adolescence tumultueuse et ses parents, qui se sont montrés très soutenants avec lui pendant longtemps, sont dépassés par des épisodes de grande violence le soir à la maison. Pour des broutilles, Tao explose et sa mère, ne sachant comment l’apaiser, appelle les pompiers. Quand les secours arrivent, ils trouvent une mère paniquée et un jeune homme très calme… S’ils l’hospitalisent, il sort très vite car son état ne nécessite pas la poursuite de soins…
Dans ce contexte, nous tentons d’aider Tao et ses parents à traverser ces secousses, que nous attribuons à l’adolescence et ses désirs d’indépendance. Nous avons programmé des entretiens hebdomadaires avec l’adolescent, l’interne et ses référents ; un traitement médicamenteux pour diminuer l’agitation a été mis en place; à la demande des parents, nous recherchons un foyer… Mais malgré cela, les crises se sont installées. Après les vacances d’été, la situation s’est encore aggravée.

Appel au secours

Dès l’ouverture de l’hôpital de jour, les parents de Tao se précipitent pour nous apprendre qu’il est hospitalisé depuis une semaine, après des vacances très éprouvantes et une énième crise clastique. Ils redoutent le retour au domicile.
Devant leur détresse, le médecin les reçoit immédiatement. Les yeux hagards et cernés, ils sont dans un état proche de la stupeur. Très vite, le père prend la parole. Il est livide, sa voix tremble : « J’ai compris maintenant que Tao se met en crise quand sa mère est là. Il faut séparer les deux. Mais nous n’avons pas de solution pour séparer. Et si ça continue comme ça, si personne ne peut trouver une place dans un foyer pour lui, alors je dois le tuer pour que ça s’arrête et pour protéger ma femme et ma fille. »
La mère écoute, l’air perdu. Elle semble anéantie par le discours du père tout en acquiesçant douloureusement. Elle lève à peine la tête quand le médecin explique de manière assez ferme qu’un projet de foyer en urgence est irréalisable et qu’une hospitalisation plus longue n’est pas une solution. Malgré tout, poursuit-il, nous allons continuer à accompagner Tao et adapter le traitement pour tenter d’espacer les crises. Mais la mère secoue la tête avec un sourire discordant. Sa voix est étouffée, parsemée de sanglots, elle semble suffoquer entre deux phrases et crie : « Personne ne peut nous proposer des solutions. Le médicament ne sert à rien… » Le père renchérit : « C’est la faute du système, il n’y a pas de structure pour accueillir Tao. Moi je dois retourner travailler. Je dois le tuer pour protéger ma famille. »
Le médecin souligne la violence de son discours, verbalise l’interdit de tuer et réitère notre engagement à trouver une issue à la crise actuelle. Les parents secouent la tête comme si la guerre n’allait jamais s’arrêter, comme si tout ce que nous leur proposions était inutile et vain. « Le médecin de l’hôpital n’a rien écouté, dit la mère. Dès que Tao va rentrer ce soir il va recommencer. Il m’a poussé, j’ai peur de lui. » « Je suis en congé, reprend le père, mais s’il n’y a pas de foyer je vais perdre mon travail car je dois rester à la maison pour protéger ma femme. Et s’il n’y a plus d’argent nous allons mourir. » L’entretien se termine avec la prise d’un rendez-vous trois jours plus tard pour réévaluer le comportement de Tao à la maison.

Frappés par le tonnerre

À l’issue de cet entretien, nous sommes « étonnés », dans le sens classique du terme, c’est-à-dire « frappés par le tonnerre »… Comment ne pas être très inquiets quand un père se met à proférer des menaces de mort à l’encontre de son fils ? Est-il en train de devenir fou ? L’hypothèse du médecin est celle d’une profonde détresse qui touche toute la famille et dont Tao est rendu responsable. Le discours des parents nous embarque, nous soignants, dans un océan de mélancolie avec des sentiments profonds d’incurabilité. Face à ce tout ou rien, il nous faut réintroduire de la temporalité. Avec l’assistante sociale, nous allons chercher des points de chute pour Tao, pour soulager les parents le plus souvent possible : foyer, lieu d’accueil pour le week-end, hospitalisations séquentielles, mais aussi Groupe d’entraide (GEM) ou associations de patients… Plus tard, quand la tempête se sera calmée, une thérapie familiale pourra être proposée, pour restaurer les liens familiaux, pour que Tao puisse reprenne une place de fils et ses parents leur rôle…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e

1– Voir « Il doit aller en foyer », Santé mentale, n° 234, janvier 2019.

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