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« J'ai peur de mon reflet... »

Jeanne, la soixantaine, se présente chaque matin à l’hôpital de jour pour prendre son traitement. Ancienne alcoolique, elle reste comme hantée par son passé…

Depuis trois ans, chaque matin, Jeanne se présente à l’hôpital de jour (HDJ) adultes pour prendre son traitement. La soixantaine, cigarette aux lèvres, elle a la voix rauque mais alerte, et son œil pétille. Elle demande des nouvelles aux uns et aux autres, offre volontiers un café, et s’assied à l’accueil, attendant qu’on l’appelle. Parfois, elle frappe timidement à la porte de l’infirmerie : « Je suis désolée de vous déranger, je peux avoir mes médicaments? »

« Une femme hagarde... »

Jeanne tremble souvent, secouant involontairement sa boisson chaude, au risque de se brûler. Elle s’excuse encore, demande pardon d’être là, comme si elle avait honte d’exister, de fouler le sol en lino de son pied hésitant. Mince, presque transparente, elle avance une main prudente quand je lui tends ses deux comprimés : un antidépresseur et un anxiolytique.
« Vous allez bien, Madame?
– Oh oui. Vous savez, j’ai encore eu une crise de larmes hier soir, ça sort, et ça ne veut plus s’arrêter. Ce sont des choses anciennes qui remontent, des souvenirs de quand je buvais, j’ai si honte quand j’y pense. » «?J’ai peur de mon reflet…?» 
Jeanne ose à peine me regarder. Elle cherche ses mots pour raconter le dégoût de soi, l’indignité. Dans son Petit Traité de dignité (1), le philosophe Éric Fiat décrit la dignité comme une conduite discriminante et hiérarchisante : « Garder sa dignité, c’est en effet prendre contenance, c’est bien se rassembler autour de ce qui est, en soi, indisponible pour autrui ou devrait l’être : une intériorité pure. À l’inverse, la conduite et la démarche indignes de celle qui se laisse aller, ne se tient pas, exhibe, étale, présente, montre. »
La personne en état d’ivresse est désinhibée, elle s’exhibe et parle fort. Jeanne était peut-être celle qui se montrait, et c’est comme si elle luttait encore aujourd’hui contre sa faiblesse, d’où sa volonté de garder ses émotions, ses peurs, ses larmes. Elle poursuit, les yeux baissés.
« Parfois, j’ai du mal à me regarder dans le miroir, vous savez. J’évite de croiser mon reflet, parce que j’ai peur de voir celle que j’étais avant. Une femme hagarde, sans dents, une clocharde.
– Vous avez changé, Madame. Moi qui ne vous connais que depuis quelques mois, je vois une femme souriante, qui aime la compagnie des autres et prend soin d’elle, en allant chez le coiffeur…
- Oui, c’est drôle que vous parliez de ça. Parfois le matin, je me fais des sourires devant la glace. C’est ridicule, je sais, mais ça me fait plaisir. Et puis les mèches, c’est la première fois que je le fais, ça change et ça me fait du bien aussi. Mais ça ne m’empêche pas de pleurer et de garder cette tristesse à l’intérieur de moi. »
Jeanne a une image d’elle-même changeante, comme l’explique E. Fiat. « L’image de moi que me renvoie le miroir n’est donc que relativement stable, relativement à l’instabilité panique que je trouve au fond de moi, et jamais aucun homme ne pourra dire qu’il se connaît parfaitement. Il semble donc que le miroir ne saurait nous permettre d’accéder à une image claire et définitive de nous-mêmes, mais toujours en devenir trouble. Pour accéder à une telle connaissance, il faudrait pouvoir embrasser du regard en un seul coup d’œil l’ensemble de ses propres visages, du premier au dernier, du plus profond au plus superficiel. » (2)
Jeanne s’appuie sur les soignants pour faire face à cette instabilité, à ces figures du passé qui remontent violemment et se projettent sur le miroir de la salle de bains. Le visage de la buveuse efface celui de la femme guérie et les stigmates de l’alcool lui rappellent sans cesse le passé. Jeanne souffre également d’un syndrome amnésique de la mémoire immédiate, qui rend sa vie quotidienne très compliquée. Elle égare son porte-monnaie, ses papiers, confond les jours… Elle « avance » volontiers l’argent de cafés et de cigarettes aux autres patients sans jamais le récupérer puisque ces moments disparaissent de sa mémoire.

Mesurer les progrès

Malgré tout, Jeanne vient quotidiennement et une relation de confiance s’est installée. Elle se sert de cet espace et des soins comme de béquilles.
L’accueil du matin et la dispensation des traitements à l’infirmerie sont des moments précieux pour accueillir ses émotions et ses souvenirs, tout en prenant le temps de mesurer avec elle ses progrès au fil des années, en termes d’autonomie, d’abstinence et de recherche d’un mieuxêtre physique et psychologique.

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adultes, Association de santé mentale de Paris 13e

1– Éric Fiat, Petit traité de dignité. Grandeurs et misères des hommes, éditions Larousse 2012.

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