« Je ne sais pas quoi faire… »

N° 259 - Juin 2021
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Lucinda, qui souffre de troubles psychotiques, est parfois paralysée par des situations du quotidien. En s’appuyant sur la relation avec les soignants, elle retrouve confiance en elle.

« Je peux vous parler un moment ? » Élégante et soignée, Lucinda, la soixantaine, me fixe longuement depuis la salle d’attente, comme si elle ne pouvait détacher son regard de moi. En général plutôt méfiante et réticente, cette patiente psychotique suivie depuis de longues années n’accepte de se soigner qu’« à petites touches » : elle participe deux fois par semaine à des activités à l’hôpital de jour (HDJ), et se rend au CMP une fois par mois pour rencontrer son psychiatre.

APPRIVOISEMENT

Depuis quelque temps cependant, Lucinda demande souvent à me voir en entretien. Cet « apprivoisement » a commencé après un groupe thérapeutique où nous avions abordé la notion de liberté. Lucinda avait expliqué au groupe qu’elle ne sortait plus de son quartier car elle avait peur de se perdre et de ne plus pouvoir rentrer chez elle. J’avais suggéré qu’un membre de l’équipe l’accompagne pour l’aider à repérer son trajet et prendre confiance en elle. Elle s’était noyée quelques instants dans mes yeux, puis avait baissé les siens.

Un peu plus tard, Lucinda se confie à moi, évoquant sa première longue hospitalisation quinze ans auparavant. Son ex-mari l’avait conduite aux urgences psychiatriques après qu’elle ait tenté de mettre le feu à son appartement. Incurique et désorientée, se sentant persécutée par ses voisins, elle vivait alors seule avec son fils adolescent. Sa fille plus âgée avait déjà pris son envol. Lucinda reste évasive sur cette période et me dit seulement : « Si vous m’aviez vue à l’époque, vous ne m’auriez pas reconnue, j’étais maigre, je n’avais plus de dents… Aujourd’hui, ça va mieux, je me sens libre et j’apprécie ma solitude. J’aime être tranquille et m’occuper de moi. Quand mon fils est parti de la maison, c’était un soulagement… C’est égoïste de dire ça, pour une mère, mais c’est comme ça ! »

La semaine suivante, Lucinda me raconte qu’elle est parvenue à rendre visite à son ex-mari hospitalisé, qui souffre d’un cancer du poumon. « Vous savez, j’ai eu une sorte de crise d’angoisse car j’ai pénétré par mégarde dans un couloir sans issue, et voulant faire marche arrière je n’ai pu ouvrir la porte. J’ai crié, paniqué et à force de pousser, la porte a fini par s’ouvrir toute seule et j’ai retrouvé le bon chemin. Ça ira maintenant, conclut-elle, je pense que je reconnaîtrais les lieux la prochaine fois, je suis contente de m’en être sortie mais c’était difficile. »

Je la questionne sur ses émotions par rapport à son ex-compagnon. « Oh, ce n’est pas drôle d’aller dans les hôpitaux, bien sûr, mais je n’ai pas le choix, c’est mon ex-mari quand même… »

Un mois après, elle me demande très brièvement de l’aider à nouveau : « Mon fils de 30 ans veut revenir habiter chez moi pour un ou deux mois, car son père va mal, il veut être auprès de lui si les choses s’aggravent, vous comprenez. Je n’ai pas envie qu’il loge chez moi mais il n’a pas les moyens de prendre une chambre d’hôtel. Je ne sais pas quoi faire. Il vit la nuit, écoute de la musique très fort et joue à des jeux vidéo… Et puis, vous savez, il n’était pas toujours très gentil avec moi quand nous vivions ensemble…

– Vous voulez dire qu’il était violent avec vous ?… » 

Elle acquiesce sans me regarder. Je l’aide à réfléchir à des stratégies pour garder son espace, se protéger, en accueillant malgré tout son fils, puisqu’elle en manifeste le désir. Peut-être qu’elle peut lui demander de rester dans sa chambre le soir, pour ne pas se sentir trop envahie ? Peut-être aussi qu’elle n’est pas obligée de lui faire la cuisine chaque jour ? Son fils vit avec une compagne, il est sûrement devenu un homme différent de l’adolescent difficile… Lucinda repart un peu soulagée, mais elle sait qu’elle peut venir à l’HDJ en cas de besoin.

Les jours suivants, elle est absente et je finis par lui téléphoner pour savoir comment se passe la cohabitation. Très enjouée, elle me répond que tout va « à merveille » etque son fils est aux petits soins pour elle. Elle me remercie pour mon aide.

ÉCOUE BIENVEILLANTE

Comme beaucoup de patients, Lucinda s’appuie sur la relation avec les soignants pour se reconstruire et affronter ses peurs. Son expérience douloureuse l’empêche parfois d’effectuer des actions toutes simples, dans une forme d’autostigmatisation. À l’HDJ, l’écoute bienveillante des patients, l’établissement d’un lien de confiance et le renforcement des acquis peuvent leur permettre de dénouer des problèmes et de retrouver de l’autonomie.

Virginie DE MEUDLER
Infirmière, Hôpital de jour pour adultes, Association de santé mentale de Paris 13e