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Il faudrait être cinglé pour se plaire ici…

Grâce à sa collègue Germaine, Christophe un jeune infirmier réalise que les patients sont souvent effrayés par l’univers psychiatrique, ce qui peut engendrer incompréhension, agitation et parfois mise en chambre d'isolement...

Une pluie battante tombe sur la ville et frappe les vitres de mon petit appartement dans un vacarme assourdissant. L’été semble loin, il fait froid et, déjà, je distingue quelques fumées qui s’échappent des cheminées. Sortir de chez moi par ce temps après deux semaines de vacances au soleil est une torture. Couvert de la tête aux pieds, j’avance ruisselant et glacé vers le grand hôpital pour reprendre du service. Dans mon esprit résonnent encore les concerts sur la plage, le bruissement des palmiers, les jets d’eau de la petite place du village et le fracas des vagues chaudes. Que j’étais bien là-bas ! J’en avais presque oublié le service psychiatrique où je travaille, la vieille façade, la porte d’entrée rouillée et les longs couloirs froids.

Les palmiers, le couloir. Deux mondes ...

Trempé jusqu’aux os, je franchis porte après porte, mon chemin ponctué par le claquement de mes clés dans les serrures que j’ouvre puis referme machinalement derrière moi. Dans le service, la vie bat son plein, rien n’a vraiment changé depuis mon départ, mais j’ai tout oublié : du nom de patients que je connais pourtant bien au code de l’ordinateur, des horaires des repas à ce que je dois faire, en passant par la disposition des lieux. Tout ici me semble étranger mais ma blouse blanche m’oblige vite à reprendre mes marques. D’ailleurs, malgré leur bienveillance, mes collègues ne manquent pas de me ramener à la réalité.“Salut Christophe, tu as passé de bonnes vacances ? Bon, oublie vite le sable fin, on doit s’occuper de Mademoiselle H. Elle est en chambre d’isolement et nous appelle.”

Pourquoi ?

Hélène est une jeune femme d’une vingtaine d’années qui a tenté de mettre fin à ses jours il y a une semaine. Il s’agit pour elle d’un premier contact avec l’univers psychiatrique et cette première fois a été particulièrement douloureuse et mouvementée. Elle a refusé les soins proposés et menacé de se faire du mal pour sortir du service où elle est hospitalisée contre son gré. Devant l’insistance de l’équipe, elle a alors cassé le mobilier de sa chambre et essayé de forcer la porte d’entrée fermée à clé. Il a donc été décidé de l’accompagner en chambre d’isolement où je m'apprête à la rejoindre avec deux collègues. Assise par terre, blottie sous sa couverture, Hélène pleure en silence, comme résignée. Ne la connaissant pas, je reste sur mes gardes, tant on me l’a décrite comme pouvant être très agitée. Lentement, elle lève ses grands yeux tristes et bleus et nous demande :  “Pourquoi ?”

Je me présente et lui fait part de mon inquiétude. Elle m’explique alors les murs froids, le service lugubre, les portes fermées, son téléphone confisqué, sa famille à l'extérieur, les autres patients qui lui font peur et les remarques de l’équipe quand elle refuse de s’intégrer au groupe de patients. On lui a dit, m’explique-t-elle, qu’aller vers les autres pourrait lui permettre de s’ouvrir, de penser à autre chose, d’aller mieux. Mais avec force elle affirme qu’elle ne peut pas rester ici, non elle ne sera jamais d’accord avec les médecins, et non elle n’ira pas parler avec les autres patients, ni jouer aux cartes ou participer à un quelconque atelier thérapeutique, non elle ne peut pas faire cet effort même si nous lui demandons.

Oh, comme je vous comprends Mademoiselle !

Je sais pourtant, comme mes collègues, qu’en faisant ce pas vers d’autres patients, elle pourrait se rendre compte qu’ils sont eux-aussi en souffrance et souvent bienveillants. Elle verrait ainsi qu’il n’y a aucune raison d’avoir peur, que ce service est un lieu de soin, d’apaisement, le temps d’aller mieux. Mais comment l’aider à vaincre sa peur ? J’appelle alors à l’aide du regard ma vieille collègue Germaine, jusqu’ici restée en retrait. C’est sans compter sur son originalité que je connais pourtant si bien mais qui m’étonne encore puisqu’elle choisit de ne pas aller dans le sens de l’équipe.

“Oh, comme je vous comprends Mademoiselle ! Moi-même, la première fois que je suis entrée dans un service de psychiatrie, il y a maintenant de nombreuses années, j’étais terrifiée… Avec tout ce qu’on raconte à la télé ! Et puis il y avait des patients qui criaient si fort que je les entends encore… Un jour, l’un d'eux a brutalement jeté par terre le plateau repas que je lui avais préparé. Oui je vous comprends, peut-être avez-vous peur, j’aurais peur aussi. Ce service peut être inquiétant quand on le découvre. Mais si je peux vous avouer quelque chose, je crois que vous-même, quand vous étiez agitée, avez fait très peur à deux patientes… Ne vous inquiétez pas, je les ai rassurées et elles ont bien compris que vous n’étiez pas méchante!” explique-t-elle avec un doux sourire chaleureux.

Hélène écoute attentivement cette infirmière assise par terre à ses côtés, qui lui tient la main et pourrait être sa grand-mère. Elle semble absorbée par ses paroles. Germaine poursuit : “Et ce monsieur qui avait jeté son repas, je n’ai compris que plus tard pourquoi il était en colère… Depuis plusieurs jours il essayait de me dire quelque chose mais je ne lui accordais jamais le temps nécessaire. Finalement, il a eu raison de faire ça car ce jour-là nous avons beaucoup parlé! Il était très triste lui aussi. Je pense que vous êtes comme lui, triste et en colère. Alors parlons... Peut-être aussi avez-vous peur, à moins que vous ne souhaitiez tout simplement pas échanger avec les autres. Soyez assurée que dans cette pièce personne ne vous juge. Nous sommes inquiets et nous allons prendre soin de vous en espérant que vous irez vite suffisamment mieux pour pouvoir sortir de cette chambre, puis de l’hôpital…”

Et si c’était nous qui lui faisions peur

Hélène a beaucoup pleuré. Puis, les jours passant, elle s’est apaisée malgré la violence de l’isolement, elle est allée mieux et a retrouvé les siens. J’ai eu du mal à comprendre ce qui s’était passé. Germaine m’avait pourtant expliqué : “Christophe, Hélène est terrifiée. Elle ne souhaite pas échanger avec les autres patients, quelle qu’en soit la raison. Mais le problème est-il vraiment là ? Car dis-moi, avoir peur ou préférer être seul signifie-t-il aller mal ? Non… Alors arrêtons de la mettre en difficulté en insistant pour qu’elle se joigne au groupe et posons nous la question suivante. Et si c’était nous qui lui faisions peur en lui laissant penser que nous ne comprenons pas ses craintes ou son choix ? Et si nous étions passé à côté d’elle sans la voir, sans la comprendre ? Avec Hélène, je n’ai fait que prendre du temps auprès d’elle pour lui signifier notre inquiétude. Tout simplement. Pour qu’elle ne se sente pas seule et incomprise.”

Je suis perdu. Je repense à mes vacances, à mon retour dans ce service que je ne reconnaissais plus parce que j’avais oublié la froideur des longs couloirs, à cet homme qui jette son plateau repas, à cette jeune femme apeurée par les autres patients mais aussi par l’équipe soignante, par l’institution. Mon esprit part loin, de plus en plus loin, sur la plage, l’océan, des heures de vol, des nuages, du soleil et enfin une étoile, sur Hollywood boulevard. Celle de Marilyn Monroe… En 1961, la star écrivait à son Psychiatre le Docteur Greenson depuis l’hôpital psychiatrique où elle était hospitalisée sous contrainte après une tentative de suicide. Dans ses lettres, elle décrivait l’enfer derrière les portes. “Il n’y avait aucune empathie à la clinique Paine Whitney, et cela m’a fait beaucoup de mal. On m’a interrogée après m’avoir mise dans une cellule (une vraie cellule en béton et tout) pour personnes vraiment dérangées, les grands dépressifs, (sauf que j’avais l’impression d’être dans une sorte de prison pour un crime que je n’avais pas commis). J’ai trouvé ce manque d’humanité plus que barbare. On m’a demandé pourquoi je n’étais pas bien ici (tout était fermé à clefs: des choses comme les lampes électriques, les tiroirs, les toilettes, les placards, il y avait des barreaux aux fenêtres… les portes des cellules étaient percées de fenêtres pour que les patients soient toujours visibles, on pouvait voir sur les murs des traces de la violence des patients précédents). J’ai répondu: « Eh bien, il faudrait que je sois cinglée pour me plaire ici. »” (1)

En repensant aux mots de Marilyn, je comprenais mieux… “Aucune empathie”, “Cellule pour personnes vraiment dérangées”, “Manque d'humanité”... Ai-je moi-même tendance à ne pas comprendre que les patients se sentent mal ici alors que je fais tout pour qu’ils aillent bien? Est-ce que je ne les juge pas en conséquence ? Suis-je passé à côté d’eux sans les voir, sans les comprendre ? Dans ses lettres, Marilyn décrit avoir jeté une chaise, cassé du verre. Comme le patient avec son plateau repas. Comme Hélène avec le mobilier.

Et si nous étions, nous soignants, responsables en partie de ces agitations, par manque de temps, de compréhension, d’empathie ? Je ne sais pas… Mais depuis, quand j’avance le long des couloirs froids de l’hôpital, je n’oublie plus que vraiment, il faudrait être cinglé pour se plaire ici…

(1) Fragments – Poèmes, écrits intimes, Marilyn Monroe, Seuil, 2010.


« Qui es-tu, derrière ta blouse blanche ?… » >
Il faudrait être cinglé pour se plaire ici…

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