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Danielle, « vieille schizo-parano »

D'après son dossier, Danielle est une « vieille schizo-parano », régulièrement hospitalisée à la demande de ses voisins qu'elle dérange par ses vociférations et exhibitions jusque tard dans la nuit. Mais c'est aussi, surtout, une femme perdue dans la nuit de sa maladie, qu'il faut prendre le temps d'écouter vraiment…

« A essayé de se jeter sous une voiture, en état d’ivresse et après une intoxication médicamenteuse volontaire (IMV). Dit qu’il n’a plus envie de vivre. Que sa vie est foutue depuis le départ de sa femme. »

« Les voisins ont fait un signalement à cause des odeurs. Ne sortait plus de chez elle depuis plusieurs jours, a été retrouvée prostrée à domicile, entourée des déchets qu’elle accumulait dans de grands sacs-poubelles. »

Aujourd’hui, les admissions en psychiatrie, accompagnées du petit mot contextuel, construisent une interminable rubrique de faits divers, une compilation de tentatives de suicide (TS), agressions, ivresses, fugues, errances, crises d’agitation et autres troubles à l’ordre public… Les équipes de soin reçoivent ces « entrées » dans un flot ininterrompu d’histoires ainsi condensées. Cette implacable répétition grignote inexorablement la possibilité de se reconnaître entre vivants et souffrants. Elle épuise et érode les soignants embarqués dans un « au suivant  » qui sape peu à peu toute trace de vie et d’humanité. Un peu comme on finit par s’absenter devant le flux continu d’images télévisées dramatiques… C’est pourquoi je risque ici un tout petit fragment de portrait, une attention curieuse et émue, pour cheminer avec Danielle, autour de ce qui pourrait également s’inscrire en trois lignes : « Hospitalisée en raison des plaintes du voisinage qui s’accentuent, face à ses cris et son exhibition nue sur son balcon jusqu’au milieu de chaque nuit, au cours d’altercations incontrôlables et répétées avec les jeunes du quartier. »

 

« Vieille schizo-parano »

Danielle est une « vieille schizo-parano » (c’est ce que j’ai retrouvé inscrit dans son dossier en tête du billet d'admission en « intra » …, comme ces étiquettes collées au bas des pièces de musée alignées derrière leur vitrine). « Vieille » évoque son âge, bien sûr, mais aussi la maladie qui plonge ses racines loin dans le passé.

À propos de sa toute première hospitalisation, Danielle vous assurerait en hurlant qu’elle était injuste et résultait d’un complot fomenté par un voisin. L’internement accompagné des piqûres de l’époque, elle le revit 40 années plus tard, le raconte avec rage comme si c’était arrivé hier, dans un temps qui ne passe pas. Son histoire condense des tonnes de hurlements, de cris de fureur, de plaintes du voisinage elle se glisse dans les provocations de jeunes sur la place devant sa maison, qui font du bruit et jettent des cailloux contre les vitres, pour la faire surgir nue et vociférante derrière sa fenêtre. La vieille schizo-parano, c’est de gros bouillons de larmes à hoqueter et à suffoquer au bout des « personne ne m’écoute » et « je suis victime d’un complot  », « personne ne veut me croire  ». C’est Danielle rassemblée dans la dure jouissance des cris qu’elle pousse face à ce monde qui la persécute, la spolie, la met sur écoute, (« je l’entends bien le clic que ça fait au téléphone quand je décroche ») s’introduit chez elle. C’est ce refus féroce maintenu à l’encontre de toute médication neuroleptique. D. est une adepte farouche du bio et du naturel, elle condamne le « chimique-trafiqué », et demeure convaincue que c’est grâce à des infusions à base de plantes qu’elle a pu finalement triompher d’un cancer.

Elle m'a confié qu’elle a pris « l’habitude des séparations et que ça ne lui fait plus rien. Un jour, elle m’a expliqué que c’est l’héritage de nombreuses années passées en pension, (Elle « était trop lente, et malade , on l’avait mise là-bas pour soutenir sa scolarité »). Une maladie infantile l’avait en effet frappée d’une menace de mort et retardée à l’école. Elle évoque toujours un passage étroit sur une passerelle, avec « un gouffre de chaque côté »  aux environs de cette pension.

Bien des années plus tard, il lui a fallu composer avec le décès de ses parents. (« Mais c’est une piqûre, elle l’a bien vu, qui…»  pour son père… ) On voit vite qu’elle flirte comme elle peut avec l’immortalité, enfin elle essaie. Danielle vit toujours dans la maison familiale dont une pièce interdite aux visiteurs renferme deux urnes funéraires. Elle proteste régulièrement qu’on lui a volé des objets de ses parents disparus et nous a demandé de trouver un serrurier anonyme pour changer les serrures. Ces précautions, c’est parce qu’« ils vont revenir pour lui demander des comptes ». Cette conviction est renforcée par son appartenance à une secte qui garantit des retrouvailles après le jugement dernier. Alors Danielle entasse et accumule tout, ne jette rien en anticipant ce reproche formulé par son père en forme de « qu’as-tu fais de nos affaires » J’entends en arrière-plan un « qu’as-tu fait de nous » où s’énonce l’impossibilité d’une séparation (et peut-être, masquée, très loin, cette inavouable pensée, d’avoir peut-être provoqué et souhaité la mort de sa mère, figure où se condensent l’emprise, l’enfermement, et l’abandon de la mise en pension.) J’entends aussi que c’est une mesure de protection pour elle, qui s’empresse de me consoler lors de mon départ de l’hôpital de jour où je l’ai connue. Pour l’occasion, elle m’offre un superbe dessin, un mandala colorié et dédicacé : « Pour un Monsieur bien tristounet et mélancolique . Encadré par ses soins, le dessin scintille et chaque fois que je le regarde j’ai une pensée pour elle et son pictural aveu, cette fable de séparations qui ne compteraient vraiment pour rien.

Sa main dans la mienne

Lorsqu’elle participait au groupe randonnée, on voyait Danielle marcher voûtée, les cheveux gris en bataille, la bouche édentée, tandis qu’elle trimballait ses affaires, tête en avant, toute suante et encombrée de son filet à provisions, authentique filoche dont elle ne se séparait jamais. Et bien sûr, malgré tous nos appels à la raison, nos menaces parfois : « on va devoir arrêter de vous emmener avec nous.. », jamais on n’a pu lui faire accepter de prendre un sac à dos . « Jamais, vous m’entendez jamais… ». Puis d’enchaîner sur de vieilles histoires de scolioses et des ordres de « tiens-toi droite », des évocations de corsets et autres tortures qui toutes conduisent vers cette mère qui marchait vite, alors qu’elle, la petite fille unique, était lente et peinait derrière. Cette femme qui la tenait sous surveillance, lui interdisait les sorties pour aller jouer avec ses copines et rencontrer des garçons. Cette mère sans doute prise aussi dans l’angoisse de cette maladie infantile. On ne peut s’empêcher de percevoir dans les conflits qu’elle a avec nous une lutte obstinée et butée pour maintenir dans une forme de rage confuse la figure maternelle en vie, en la projetant sur tous ceux qui obligent, qui interdisent, qui imposent et empiètent. Danielle fait alors inlassablement ressurgir la gosse capricieuse indissolublement liée à cette imago enfouie, intacte, toujours présente et qu’elle fait perdurer comme ça, dans un deuil figé.

Cette filoche dont elle est inséparable, on imagine que c’est un peu son enveloppe à mailles. Un contenant qui contiendrait bien le fouillis mais un peu tout en vrac à l’intérieur et surtout, comme le filet est évidemment ajouré, on peut tout voir dedans. Surveiller. Garder un œil sur. Espionner.

« Jamais je céderai, vous m’entendez, jamais… »

On nous a vus marcher tous deux, je lui tenais la main, il faisait chaud, la randonnée avait été éprouvante, elle m’avait encore une fois apostrophé : « Tout ça c’est parce que Monsieur Jacques aime quand ça monte ! »

Les collègues derrière avaient ri, m’avaient dit un peu après et gentiment moqueurs que nous composions un tableau touchant, pendant que je lui montrais du doigt le véhicule pas loin là-bas. On approchait enfin de l’arrivée et j’aimais bien sentir cette main dans la mienne.

Et puis un jour elle a consenti au principe de réalité et au temps qui passe en se sentant le cœur qui tapait… et la mort qu’elle pouvait enfin imaginer : « Je suis trop vieille, c’est plus de mon âge. » Alors elle a décidé, tranquillement avec nous, d’arrêter.


< Le jeune infirmier et le soin
« Si tu m'avais vu avant, Jacques… » >
D., vieille schizo-parano

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