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« Pardon ô mon bon seigneur Jésus… »

Par bribes, Jacques, l'infirmier, dessine le portrait d'une patiente âgée, à nouveau hospitalisée, qui déambule, rongée par son mal et la culpabilité…

« Pardon ô mon bon seigneur Jésus, pardonnez-moi ».  L’incantation est venue recouvrir  les profanations qui surgissaient sans crier gare. Ça a commencé juste après ces deux-là qui s’embrassaient goulûment. Partout on se trémoussait, on dansait, on criait. Tout allait  finir en dévastation absolue, la divine punition: « Pardon ô mon bon sei… » La preuve, ici, c’est le grand carnaval des gueules cassées. Elle avance lentement et sent rebondir en elle les ricochets exténués d’une frénésie bien émoussée, avec l’âge qui la grignote et l’aide des drogues abrutissantes des docteurs. C’est comme de la buée sur une vitre: un voile opaque floute le monde au-dehors, tout cotonneux et engourdi. A l’intérieur les maigres reliques de la fureur grandiose qui dévorait sa jeunesse. Ça la noue toujours très loin au-dedans du ventre. Cette folie de vivre en abondance, d’où ça lui parvient donc encore et ça sortait d’où ? Quand elle ne pouvait pas s’empêcher, quand c’était si fort et exaltant. Un jaillissement, une éruption totale de l’univers qu’elle palpait partout à la fois. Aujourd’hui elle s’égratigne tout au plus à de brèves fulgurances, oscille entre de lointains remous de colère. Enfoui au plus profond d’elle-même un sédiment de mélancolie fossile étale sa boue. En surface crépitent de petites pastilles d’excitation vive, des reflets lumineux perce-yeux. On dirait une peau d’océan  en cotte de maille pour empêcher les remontées des abysses. Elle grommelle, amusée par ces derniers soubresauts de l’ancienne ébullition. Courbée sur son déambulateur elle avance, le dos bien arrondi sous la robe de chambre orange. Elle se dit : « Tu fous le camp la vieille, te revoilà à nouveau enfermée ! »

« Si vous me laissez là, je vais mourir, je le sais bien… »

« Pourquoi vous m’avez enfermée ici ? », elle s’était lamentée une première fois, il y a bien longtemps. « Si vous me laissez là je vais mourir, je le sens bien que je vais mourir ». Tous autour en avaient convenu: devenue folle, elle ressassait une boucle insensée. On pensait qu’il ne lui restait que ça, cette litanie, ce filament de presque rien, et qu’elle ne tiendrait plus très longtemps,. C’est d’ailleurs ce que tout le monde finit peu à peu par espérer secrètement, un peu honteux, en définitive rendus aussi hébétés et impuissants qu’elle. Elle reconnaissait les airs de conspirateurs de ceux qui partaient en soupirant : « Mais tu sais bien, on n’a pas le choix, c’est pas possible ! » Alors aussitôt elle recommençait de supplier en hurlant tout doucement (ce cri échoué qui agonisait au bord de ses lèvres, une plainte blanche et psalmodiée, inaudible.) Coincée derrière la vitre autour d’elle, sa cage de verre portable, elle lançait son lasso de phrase mouillée, toujours le même : « Je vais mourir je le sais bien si vous me laissez-là, je vous en prie, sortez moi de là … »

 Pourtant la voilà qui erre encore dans ce campement de déclassés, frères et sœurs de maladie, de vieillesse, de déchéance. Sanglés pour certains sur des fauteuils roulants, ici une grimace et son casque sur la tête, la barbe en clous de girofle et les dents en pointillés, là un corps tordu, vrillé. Partout des ombres hésitantes qu’un fil de limace baveuse relie parfois à la terre. La première fois bien sûr ça l’avait choquée toute cette ruine, elle s’était dit, mais qui je suis moi ? Devenue quoi ? Pour me trouver mêlée à ça ! Maintenant elle ne voit plus ce décor, ce mélange d’ici chez les fous ou de là-bas chez les vieux, ou l’inverse. Ou alors ça l’amuse. Le dicton : vaut mieux en rire qu’en pleurer, parce que les larmes, quand ça commence… Elle est partout, dans les chambres des uns ou des autres, battant le rappel pour le repas, les médicaments, retournant ranger les armoires, se rendant indispensable pour garder des habitudes! Elle rit au ralenti derrière son cadre métallique. Elle fixe ceux qu’elle croise de ses petits yeux clairs (deux confettis tombés d’un ciel d’été bien bleu) braise et feu aux joues. Elle monte ! Les infirmières disent : attention elle monte ! Forcément c’est sexuel les chewing-gums du distributeur de préservatifs  là-haut vers la cafète dans le parc de l’hôpital. Elle en est revenue avec sa sœur arrivée pour la visite du dimanche. Toute secouée de rire elle balance en continu des trucs amusés sur les homosexuels… A la télé on a montré la gay pride alors: « Pardon ô mon bon seigneur Jésus ! »

« Vous inquiètez pas… »

Elle l’a tracé d’une écriture fine et serrée sur ce bout de papier rapporté de l’aumônerie. Le feuillet est posé sur la table de chevet, à côté du lit médicalisé à barrières. C’est là qu’elle dort, derrière une porte grise au bout du long couloir jaune vif. Ce lit chaque nuit elle y a mal à la jambe, « Bon dieu, rien pour faire passer ça ! » Ça la lance depuis la fesse tout le long derrière la cuisse et de tourner se tourner retourner ça change rien. Calée sur 15 oreillers ça change rien. Les cachets ça change rien. Parler ça change un peu : « Vous inquiétez pas, ça va aller je me débrouillerai.» Quand l’infirmière sort elle lui dit toujours « A demain ». Elle rajoute le prénom prononcé avec application. C’est pour donner rendez-vous et se faire durer encore un peu. Se prolonger c’est depuis toujours tout entortillé avec l’envie de baisser le rideau, un coup c’est pile un coup c’est face. C’est torsadé la mort et la vie, et jamais savoir quel fil prendra le dessus ça l’agite et ça l’épuise. Ça la tuera bien sûr cette lutte, pour finir…   Alors les institutions elle y a entrelacé son existence, de tranches d’agitation en dégringolades dans des puits sans fond. De l’hôpital psy au domicile, puis en maison de vieux l’âge venant, puis encore l’hôpital, pour se requinquer jusqu’à la prochaine crise. D’où l’organisation nickel: la photo d’une petite fille à nattes qui regarde droit vers l’objectif, dans le cadre pas cher, marron clair imitation bois, dressée aussi sur la table de nuit. Cliché pris dans une allée étroite et bordée d’un vert sombre devenu presque noir. Au milieu, des taches plus claires, presque évanouies, autrefois rouges écarlates: le jardin de la famille d’accueil, aujourd’hui tout fané.

« C’est pour ton bien »

Elle aurait pu téléphoner pour la fête des mères la petite. Ils lui ont prise quand elle-même avait l’âge des jeunes infirmières. Dire qu’elle appelle même pas ! Plusieurs fois elle nous l’a joué ce plaisir que ça lui ferait. À chaque blouse blanche elle souhaitait toute la fête qu’elle aurait voulu pour elle. Ça lui a tout fait remonter : il y a longtemps et c’est comme hier, sa gosse qui lui a été enlevée parce qu’elle criait et pleurait tout le temps.  Elle, elle s’énervait de pas savoir la calmer et puis elle était devenue pareille. Elle a rien pu s’empêcher. Elle se rappelle bien, crier et pleurer aussi, de rage et d’impuissance, sans pouvoir s’approcher du berceau. La terreur-panique de la serrer fort, là. Arrêter enfin tous les hurlements. Mais comment faire comprendre et expliquer, comment se faire entendre ? On gagne jamais avec les docteurs. Ils croient tout savoir et n’écoutent qu’eux-mêmes. Et ton homme c’est tout comme. Il renonce à t’entendre, toi qu’il connaît, toi qu’il a tenue dans ses bras, à qui il a fait serment des mots d’amour et de fidélité, pour le meilleur et les restes. Il oublie tout d’un seul coup pour se mettre avec un savant qui parle ses mots importants. Il te répète avant de partir : « Le docteur l’a assuré, c’est pour ton bien, faut que je rentre à la maison maintenant … » Voilà, d’un coup tu blêmis, tu deviens le séisme que ça fait quand dans sa bouche la maison c’est plus chez nous. Tu t’effondres, tu te ratatines. Tu ressembles plus à rien, ou alors une petite boule toute fripée, pétrie et gluante. Tu es du papier mâché tout glacé dans ta tête et entre leurs mains à tous, c’est tout ce que tu es. C’est ça qu’elle a pris en pleine face, abasourdie, sonnée, la première fois qu’elle a butté de plein fouet contre la cage de verre. Et c’est ça qui la serre encore, chaque fois qu’elle oublie de rire ou de répéter : « Pardon ô mon bon seigneur Jésus … »


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